Mois: décembre 2014

L’enfant à barbe.

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Il est naturel pour moi de m’amuser. Ça l’a été pour nous tous. Enfants, nous ne pensions qu’à ça. J’ai simplement continué à le faire, avec la même énergie qu’à cet âge. Je cours partout, je n’ai pas la fatigue dont ceux de mon âge se plaignent constamment. Je me déguise, j’invente des histoires. Tout est amusant et je ris pour un rien. On pourrait me penser simplet. Un adulte qui se comporte comme un enfant n’est compréhensible que s’il a bu. Mais moi qui ne bois pas, je suis perçu différemment. Je ne comprends pas pourquoi l’âge détermine le comportement. Pourquoi tolérer les actions des enfants et juger les miennes ?

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Je constate simplement que je n’ai pas changé. Je suis resté un enfant. Mon corps ne trahit que le temps qui passe, je ne peux pas le nier, mais mon attitude est restée égale depuis. J’ai conservé un regard d’enfant. Ma notion du temps est biaisée par exemple, je peux consacrer des heures à une activité inutile et devenir impatient pour ce qui s’avérera être une lubie, un caprice de vieux. D’aucuns pensent que c’est dû à mon statut d’enfant unique, on irait même jusqu’à dire que je refuse la réalité et que je force cette attitude pour fuir une vie responsable. Mais encore une fois, pourquoi interdire aux adultes ce qu’on autorise aux enfants ? Généralement c’est l’inverse, les enfants n’ayant rien le droit de faire se réfugient dans l’amusement. C’est tout ce qui leur est autorisé de faire.

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Mon plus gros problème c’est de ne plus rien apprendre. Lorsque je fais une bêtise, plus personne n’est là pour me réprimander. Plus personne n’est là pour m’éduquer. Le degré d’amusement est donc moindre. J’invente encore des jeux, je rigole toujours quand je suis surpris, mais on ne m’arrête plus. Personne n’a ce pouvoir sur moi. Personne ne me canalise, ne m’arrête, ne me demande de faire moins de bruit, ne me dit de grandir… Ils pensent que je suis devenu fou. Mais ils se trompent, je ne suis rien devenu du tout, justement, je suis juste resté un enfant.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Se mettre au vert.

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On me l’a fait remarquer. Je n’en avais pas conscience. Cette obsession était involontaire. D’autres s’en étaient aperçu avant moi. Ce qui prouvait à quel point j’étais atteint. Comment une simple couleur s’est-elle transformée en obsession ? Je déteste les portraits chinois. Se définir avec un seul adjectif, un animal ou une couleur, je trouve ça trop simpliste. Le vert, pour moi, était une couleur parmi tant d’autres. Je n’ai pas de couleur préférée. Pourtant, je me suis mis à en mettre partout. Mes vêtements tout d’abord. Une touche de vert de-ci de-là… Ensuite j’en ai mangé davantage, pensant équilibrer sagement mon alimentation. Puis je me suis mis à cuisiner du vert, dans des recettes où on ne l’attendait pas. C’est d’ailleurs à un diner que j’organisais, qu’on s’est inquiété de comprendre mon obsession.

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J’étais surpris. Se soucier d’une telle chose me semblait ridicule. Mais l’ensemble de mes invités partageait cette inquiétude. Ils me regardaient avec la culpabilité qu’on a de dire à un ami qu’il nous a déçu. Gêné d’un tel procès, je me rendis vite compte qu’ils avaient raison. J’étais anormalement attiré par le vert. Plus qu’un excès de goût, cette couleur était devenue une émotion à part entière. Que j’aille au cinéma, au travail ou que je dorme, je ne voyais que lui. Sans savoir pourquoi. Il m’évoquait une sensation agréable, un souvenir de bien-être. Comme lorsque l’on croise un parfum familier, sans savoir à qui ou à quoi il nous renvoie. Je devais comprendre ce qui m’attachait à lui. On ne tombe pas amoureux sans raison, encore moins d’une couleur… La clef était là. Mon amour pour le vert correspondait à un amour véritable. J’étais amoureux. Il y a longtemps.

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Le cerveau a cette fâcheuse tendance à stocker des informations qui resurgissent aléatoirement sous forme d’émotions. Mon amour du vert était un substitut absurde à cette histoire que j’avais oubliée. Cela n’avait duré qu’un après-midi. Nous l’avions passé ensemble. Il m’avait proposé qu’on aille se baigner, alors qu’on ne se connaissait pas. Je trouvais cette requête étrange, mais comme nous étions les deux seuls de notre âge sur cette plage, je ne me suis pas formalisé. Ça semblait même logique de tuer le temps ensemble. Les heures passèrent très vite. Ce que je n’avais pas compris c’est que la perfection de ce moment n’était pas due à une amitié inattendue, mais bien à de l’amour que nous n’aurions jamais eu le courage d’assumer à l’époque. Un désir que nous étions trop jeunes pour comprendre. Il m’avait fait remarquer que le soleil avait des teintes vertes, un court instant, avant de se coucher. Il me sembla percevoir ces rayons verts à l’instant même où ses parents venaient de l’appeler pour quitter la plage et rentrer. Je lui dis au revoir maladroitement, et il me serra la main trop longtemps. Nous savions que nous n’aurions pas le courage d’échanger nos adresses. Deux garçons ne font pas ça. Alors ne sachant pas où il est aujourd’hui, je l’aime à travers le vert.

Images: Yohann Lavéant

Texte: Anthony Navale

Je suis le maître du monde.

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J’ai vu le film 473 fois. Je n’ai pourtant jamais été dans l’excès, j’étais quelqu’un d’assez raisonnable. Je me considérais même comme un consommateur moyen pour le reste. Je ne regardais que ce qui passe sur les premières chaînes et je n’étais jamais déçu. Je n’avais jamais réagi de manière démesurée ou passionnée. La seule folie que je me sois un jour permis remonte à l’enfance, où j’avais utilisé la monnaie du pain pour m’offrir des bonbons sans autorisation parentale préalable. Initiative juvénile et rebelle. Mes folies se sont multipliées après le visionnage de ce film. Il m’obsède et me pousse à dépenser bien plus que la monnaie restante de l’achat du pain. J’en suis venu à m’acheter un paquebot et son équipage, pour moi seul.

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Lors de mon premier voyage à bord d’un navire pour me replonger dans l’ambiance du film, j’ai été terriblement déçu. J’avais anticipé le mal de mer, ne sachant pas si j’y serais sensible ou non, mais je n’avais pas pensé que les passagers me dérangeraient à ce point… Ils n’étaient pas du tout dans le thème ! Certains se promenaient en tongs et en short ! Dans un paquebot ! J’étais scandalisé. Où était leur devoir de mémoire ? Comment pouvaient-ils prendre la mer comme s’ils étaient en vacances ? Certaines petites filles s’amusaient à refaire des scènes du film, celle à la proue étant plus populaire que celle à la poupe, question de sécurité certainement, mais leurs parents se souciaient peu de respecter l’œuvre. J’ai donc décidé d’économiser suffisamment pour me payer la croisière seul. J’ai même exigé que le personnel soit habillé comme au début du vingtième siècle. Je fais l’effort de me gominer les cheveux, ils peuvent tout à fait porter la tenue des employés de l’époque.

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Je n’ai gardé que le cinéma à bord. Tout le reste est à l’identique du bateau original. L’utilité de ce cinéma est évidente: je compte dépasser les 500 visions d’ici la fin de ce voyage. Mon fanatisme n’a rien d’exceptionnel, j’ai juste la chance de pouvoir le vivre à fond. Avec des ressources illimitées nous vivrions tous nos passions au maximum. Je commence d’ailleurs à recruter des figurants, fans du film si possible, pour animer un peu plus mes voyages. Je veux que nous puissions tous ensemble vivre la folie de cette époque, la magie de cette traversée. Je reçois quelques candidatures, mais je les trouve encore trop frileuses, sans mauvais jeu de mot. C’est d’ailleurs cela qui effraie les candidats pour ma croisière, ils craignent que je ne fasse exprès de passer trop près d’un iceberg pour revivre complètement la tragédie… Leur idée n’est pas mauvaise. Peut-être que pour la 1000ème diffusion du film je ferai un événement spécial.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

La chute des anges.

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La soumission viendra de la hauteur. Quoi de mieux que les cieux pour être condescendant ? Il suffit de se rendre inaccessible et mystique pour être crédible. D’autant que regarder en l’air, c’est inconfortable. La docilité se plie naturellement à ce qui lui est supérieur en taille. On baisse la tête pour se soulager de l’avoir trop levée. On se courbe devant la grandeur. Ces mouvements incessants de haut en bas les rendront confus. Leurs cervicales douloureuses les empêcheront de réaliser qu’avant, nous leur proposions plusieurs dieux et qu’aujourd’hui ils doivent n’en adorer qu’un. La science et ses explications avancent trop vite, nous devons nous adapter.

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Nous serons les missionnaires des cieux. Comme nous déterminons les règles autant s’attribuer un rôle, d’autant que des peintures et des écrits ne suffiront pas à faire régner notre ordre. Il nous suffira d’inventer des tenues qui sortent de l’ordinaire, s’élever de la masse par les apparences. Personne n’osera remettre en cause la crédibilité d’une personne bien apprêtée et brillante. Nous n’appartiendrons plus au peuple puisque notre message sera divin et que nous serons bien habillés. L’image passe avant le message. Celui-ci passera facilement une fois que nous aurons leur attention. Les insectes sont irrésistiblement attirés par la lumière. À nous de l’inventer.

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Il faudra aussi déterminer les règles et les interdits. Plus il y en aura, plus nous les éloignerons de nous. Les obstacles empêchent de s’approcher de la vérité. Les femmes tout d’abord. Entretenons l’idée qu’elles seraient inférieures et accessoires aux hommes. Même si ce constat se base uniquement sur la force physique, nous étendrons le concept à leur capacité de penser et d’être. Il serait aussi amusant de leur faire croire qu’on peut enfanter sans rapport charnel. Ils seraient capables d’y croire. Mettre une distance entre les sexes créera une querelle entre eux avant de nous atteindre. Ce rapport de force sera difficile à remettre en cause. Il sera toujours temps de réagir s’ils se réconcilient. L’acte sexuel également. Il faudra le rendre inaccessible et honteux, de telle façon que la distance provoquée entretiendra le malaise entre les individus. Si l’acte sexuel est limité, ils resteront loin les uns des autres, ils n’apprendront pas à se connaître et resterons méfiants. L’idéal à suggérer sera celui des anges, asexués et heureux dans les cieux. Nous avons suffisamment de temps devant nous avant qu’ils ne chutent.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale