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Le lapin, le lapin !

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J’ai évolué d’un coup. Très vite. Les humains ne semblaient pas prêts à accepter une espèce à intelligence équivalente. Et pourtant, j’ai su leur montrer que même un lapin pouvait atteindre leur degré d’évolution et de communication. La nature est capable de choses surprenantes en termes d’adaptation. J’ai certainement évolué très vite pour rééquilibrer la balance des espèces. Le monopole humain devenait embarrassant. Personnellement je ne me souviens de rien, si ce n’est un constat permanent : je suis né, j’étais différent, je grandissais trop, je faisais peur, et surtout, je comprenais ce qui se tramait. Ce qui m’a sauvé a certainement été de pouvoir entrer rapidement en communication avec les humains, pour désamorcer leurs craintes et leur expliquer que me disséquer ne servirait à rien, dans un premier temps. « Apprenez un maximum de mon vivant, je léguerai mon corps à la science… » Pas tellement le choix.

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Me voilà donc seul, obligé de vivre comme les humains. Le plus pénible ce sont les comptes rendus quotidiens. Devoir expliquer ce qu’on ressent en permanence est d’un ennui. Je ne sais même plus si j’éprouve véritablement une émotion ou si je me force pour leur faire plaisir. D’autant qu’ils m’ont interdit de travailler, pour ne pas m’épuiser, pour savoir combien de temps mon corps tiendrait véritablement. C’est absurde. Aucun humain ne fout rien de sa journée dans le but de durer longtemps. Ils courent tous comme des tarés. Je pense même que certains tiennent le coup grâce à leurs activités. Ils feraient mieux de m’imposer leur rythme s’ils souhaitent une véritable comparaison. Du coup je fume en cachette. Ça me permet de fausser un peu leurs résultats. Ça me rapproche un peu de leurs habitudes contre nature. Fumer, c’est contre nature. Qui a eu l’idée de sécher une plante pour l’effriter puis l’enrouler et allumer le tube en papier pour en aspirer de la fumée ? C’est absurde. Et ils m’imposent de vivre au plus près du naturel pour une base de données qui de toute façon ne concordera en rien avec leur mode de vie ? Les cons.

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Même s’ils sont globalement cons, j’en apprends bien plus sur eux qu’eux sur moi. Les moins cons d’entre eux écrivent. C’est pratique. Leur évolution semble avoir été plus progressive que la mienne, ce qui les empêche d’avoir le recul nécessaire sur leur condition. Certains sont convaincus de ne pas être des animaux ! La majorité même ! C’est amusant. C’est prétentieux. Mais ça explique énormément de choses. Leurs craintes vis-à-vis de moi déjà. La peur d’un être semblable ou supérieur leur est insupportable. Ils se rassurent en m’imposant leur mode de vie, qu’ils pensent parfait. Si je ne me rebelle pas, ou si je ne deviens pas fou, ils croiront avoir raison. Alors que je ne suis plus assez bête pour imaginer survivre seul en me les mettant à dos. « Etre bête » encore une belle preuve de leur arrogance et du respect qu’ils portent aux autres. Au final ils m’ont offert la vie dont ils rêvent tous : ne rien foutre tout en étant le centre d’attention de tout le monde. J’ai au moins compris ça, et j’en profite.

Photos: Jérôme Sussiau

Texte: Anthony Navale

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Je suis le maître du monde.

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J’ai vu le film 473 fois. Je n’ai pourtant jamais été dans l’excès, j’étais quelqu’un d’assez raisonnable. Je me considérais même comme un consommateur moyen pour le reste. Je ne regardais que ce qui passe sur les premières chaînes et je n’étais jamais déçu. Je n’avais jamais réagi de manière démesurée ou passionnée. La seule folie que je me sois un jour permis remonte à l’enfance, où j’avais utilisé la monnaie du pain pour m’offrir des bonbons sans autorisation parentale préalable. Initiative juvénile et rebelle. Mes folies se sont multipliées après le visionnage de ce film. Il m’obsède et me pousse à dépenser bien plus que la monnaie restante de l’achat du pain. J’en suis venu à m’acheter un paquebot et son équipage, pour moi seul.

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Lors de mon premier voyage à bord d’un navire pour me replonger dans l’ambiance du film, j’ai été terriblement déçu. J’avais anticipé le mal de mer, ne sachant pas si j’y serais sensible ou non, mais je n’avais pas pensé que les passagers me dérangeraient à ce point… Ils n’étaient pas du tout dans le thème ! Certains se promenaient en tongs et en short ! Dans un paquebot ! J’étais scandalisé. Où était leur devoir de mémoire ? Comment pouvaient-ils prendre la mer comme s’ils étaient en vacances ? Certaines petites filles s’amusaient à refaire des scènes du film, celle à la proue étant plus populaire que celle à la poupe, question de sécurité certainement, mais leurs parents se souciaient peu de respecter l’œuvre. J’ai donc décidé d’économiser suffisamment pour me payer la croisière seul. J’ai même exigé que le personnel soit habillé comme au début du vingtième siècle. Je fais l’effort de me gominer les cheveux, ils peuvent tout à fait porter la tenue des employés de l’époque.

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Je n’ai gardé que le cinéma à bord. Tout le reste est à l’identique du bateau original. L’utilité de ce cinéma est évidente: je compte dépasser les 500 visions d’ici la fin de ce voyage. Mon fanatisme n’a rien d’exceptionnel, j’ai juste la chance de pouvoir le vivre à fond. Avec des ressources illimitées nous vivrions tous nos passions au maximum. Je commence d’ailleurs à recruter des figurants, fans du film si possible, pour animer un peu plus mes voyages. Je veux que nous puissions tous ensemble vivre la folie de cette époque, la magie de cette traversée. Je reçois quelques candidatures, mais je les trouve encore trop frileuses, sans mauvais jeu de mot. C’est d’ailleurs cela qui effraie les candidats pour ma croisière, ils craignent que je ne fasse exprès de passer trop près d’un iceberg pour revivre complètement la tragédie… Leur idée n’est pas mauvaise. Peut-être que pour la 1000ème diffusion du film je ferai un événement spécial.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Le génie civil et la connerie ordinaire.

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J’imagine que nous avons dépassé le stade de la sélection naturelle. En ville, nous jouissons majoritairement d’un confort propice à la survie. Les intempéries sont maitrisées, les animaux sauvages ne sont plus une menace et même un idiot retrouve son chemin sans encombre. A une autre époque, on mourrait à la moindre inadvertance. Alors certes on peut se faire renverser d’avoir trop regardé son téléphone, et certains idiots croient encore qu’escalader une gouttière instable pourra amuser leurs amis, mais que voulez-vous ? La sélection naturelle s’en est gardé quelques-uns, même si elle semble à la retraite.

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Je pense que c’est ce qui m’agace le plus. Nous n’avons plus conscience de cette chance. Nous n’avons plus conscience que des génies ordinaires ont permis à des idiots de vivre en sécurité. Et par idiots je ne désigne pas ceux qui traversent les voies à la dernière minute en se croyant invincibles, je parle aussi des autres, dont je fais partie. Il est colossal le travail qui nous entoure. Des générations se sont succédé pour nous tracer des routes, de plus en plus lisses, nous creuser des tunnels, de plus en plus stables, nous offrir des véhicules de plus en plus rapides. Les idiots eux, sont toujours aussi lents. Surtout quand ils traversent les voies.

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Je m’arrête donc souvent devant cet immeuble. Sa forme et ses couleurs sont suffisamment surprenantes pour que même un idiot se rende compte qu’il n’a pas dû être simple de le construire. Et c’est particulièrement pour cela que je l’aime. Il nous rappelle que tout ce que nous utilisons aujourd’hui a été novateur avant de tomber dans l’usuel anonyme. Tout ce qui nous entoure a nécessité un effort, du travail. J’aime cet immeuble pour cet effort de mémoire auquel il nous pousse. Cela ne m’empêche pas d’être pessimiste le concernant. Non pas parce qu’il tombera dans la banalité comme tout le reste, mais parce qu’un jour, un idiot décidera de l’escalader à mains nues, et la sélection naturelle se rappellera à notre bon souvenir.

Photos: Monsieur Gac
Texte: Anthony Navale

Société secrète.

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Aujourd’hui, nous nous retrouvons dans des établissements où personne n’aura l’idée de venir nous chercher. Nos réunions se déroulent dans des châteaux d’eau, des tours de contrôle, voire même des bassins d’épuration. Il faut être le plus discret possible, pour rester efficace. L’idée est de mettre au point notre stratégie pour faire chier le monde ! La tâche est compliquée, et ces réunions sont nécessaires pour en déterminer les règles. Si toutefois les gens nous apercevaient, l’effet désiré serait gâché, ils sauraient que nous nous foutons de leur gueule. Ils ne doivent pas découvrir que nous ne sommes pas sérieux. Il faut que la surprise soit totale ! Personne ne doit savoir ce que nous préparons, ainsi, nous réussirons notre mission.

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Le local précédent devenait trop confiné. C’est pourquoi nous nous sommes réunis dans ces nouveaux lieux. Nous avions décidé d’augmenter nos effectifs. Nous ne pouvions pas pour autant recruter trop de monde, sinon il n’y aurait plus personne à emmerder. Le quart de la population semblait suffisant. Certains nous ont rejoints sans s’en rendre compte. Ils ne sont venus à aucune réunion, ne savaient certainement pas qu’elles existaient, et ont compris d’eux mêmes comment faire chier les autres. Ils ont mis les mêmes costumes que nous et ont reproduit nos gestes à la perfection. On les appelle les « connards ». Non seulement ils nous suivent aveuglément, mais font chier les autres involontairement ! Alors que l’idée est d’en avoir pleinement conscience. Pour savourer un minimum. Nous aurions pu les appeler « les moutons », mais « les connards » leur allait mieux.

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Dans la rue, il est désormais difficile de distinguer un emmerdeur volontaire d’un connard. Les deux s’y prennent de la même façon. Un chieur aura le privilège d’être innovant, puisqu’il aura assisté à une réunion auparavant. Le connard l’imitera plus tard en l’ayant vu à l’action. Les règles sont simples: il faut semer le chaos dans les lieux publics. Vous devez pour cela faire la gueule, en costume, en allant vite. Il y a des variantes à la pratique: en bloquant le passage brusquement, en feintant de chercher votre chemin, toujours agacé, ou en ralentissant avec un téléphone à la main. Si vous optez pour l’option du téléphone, pensez à crier comme si l’enjeu du monde se jouait au bout du fil. Ça agace terriblement, et nous, les emmerdeurs, ça nous amuse considérablement.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Je m’inflige la mode.

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Cette mode est complètement conne. Mais je m’y suis mis, comme toujours. J’ai toujours critiqué la nouveauté, je n’ai jamais tenté de proposer quoique ce soit et je me rends compte que tous ceux que j’ai jugé sur leur style, j’ai fini par les rattraper après coup. Je ne suis donc pas à la pointe de la mode, j’en suis à la poupe. Un suiveur. Je sais que, malgré mon goût personnel, je ne résisterai pas à la nouveauté adoptée par la masse. Je pense justement que mon exaspération vient de cette conscience. Quand je vois un nouveau style, ça m’ennuie de me dire que j’y viendrai irrémédiablement. Et ces nouvelles lunettes, qui nous empêchent de regarder les autres, je les ai trouvées connes lorsqu’elles sont arrivées.

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L’idée de l’artiste, parce qu’on considère que la démarche se voulait artistique avant d’être conne, était de nous permettre de voir le monde différemment. Changer notre angle de vue sur ce dernier. Selon lui « l’être humain ne pense qu’à lui et ses semblables, il est donc temps qu’il regarde ailleurs ». Du coup, nous nous promenons avec des lunettes qui nous empêchent de voir au niveau du visage des autres. Ces lunettes nous poussent à regarder et voir différemment. Les premiers à les porter essuyaient de nombreuses critiques, notamment à cause de la dangerosité de l’objet qui réduit volontairement votre champ de vision… Foutez une idée foireuse sur un concept qui l’est encore plus, et vous pourrez toujours compter sur des suiveurs de première main pour rependre le truc. Parce qu’il y a différents suiveurs. Plus ou moins réactifs. Du pionnier qui servira de crash test humain, au dernier des soumis, comme moi. Mêmes ceux qui nous font porter ça, les créateurs, sont des suiveurs. Ils synthétisent tout ce qui a déjà été fait. Les vrais artistes sont morts.

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Cette mode dure plus longtemps que les précédentes. Il faut croire que l’artiste n’avait pas pris en compte le fait que le regard des autres sur la mode était vital et que l’en priver allait la tuer, tout simplement. On s’est tous mis à vivre pour soi, sans se soucier de savoir si les gens nous regardaient ou non. Certains ont tenté d’entretenir la nouveauté mais sans succès. Les regards envieux ou jaloux avaient simplement disparus. Nous regardions autour de nous, et j’ai effectivement découvert beaucoup de choses. Le jour où j’ai arrêté de regarder au niveau du visage de mes semblables, j’ai vu que la zone sur laquelle je me concentrais auparavant était considérablement inférieure à celle que j’ignorais. En regardant ailleurs, j’ai même appris à vivre différemment, plus simplement. Nous nous y sommes tous mis. Le monde semble s’en accommoder. Comme quoi une idée conne peut changer intelligemment les choses.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Du tourisme urbain.

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Un touriste dans le métro c’est comme un de vos voisins qui serait passé emprunter du sel et qui resterait dans votre entrée à observer votre habitat en vous attendant. Il n’est pas à sa place. Ce lieu ne lui est pas destiné directement, d’un point de vue touristique. Et pourtant, c’est pour lui la meilleure façon de découvrir une ville et ses quartiers, par la méthode la moins naturelle qu’il soit pour un humain : sous terre. Alors certes, ce n’est pas le panorama de ces intestins urbains qui va lui apprendre grand-chose, mais bien la population de la rame.

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Si le touriste a pu s’assoir, il réalise déjà son statut privilégié de vacancier dans une ville où la majorité des gens travaille. S’il reste debout, il comprend que les heures de pointes sont comme partout ailleurs : un enfer. L’affluence est aussi un indicateur important de grandes zones de vie. Si à un arrêt, le wagon se remplit subitement, c’est que cet arrêt représente une zone à forte attraction de population, il serait intéressant d’y descendre. La probabilité pour qu’une telle foule fuie quelque chose est quasi nulle, donc autant tenter la visite en se référant à cet indicateur. L’inverse est tout aussi valable et d’autant plus rassurant : tout le monde descend ? Alors suivons-les !

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Préparer son voyage trop à l’avance contraint le touriste à ne suivre qu’un parcours morne, déjà vu et surfait. « Je vais là-bas, donne-moi tes bonnes adresses ! » dénonce une attitude peu aventureuse. Pourquoi le touriste ne tenterait-il pas lui-même de les dénicher ses bonnes adresses ? Alors certes, un autochtone prend pitié d’un touriste quand il le voit s’aventurer dans un coupe-gorge reconnu, surtout quand ce dernier arbore la candeur d’un chaperon à l’orée du bois. Mais un parcours complètement aseptisé est-il vraiment souhaitable ? Le touriste qui s’est lancé dans le métro a déjà le prérequis d’un aventurier.

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Il ira vite. Il verra du monde. Il se fera une idée de la population rien qu’en parcourant l’ensemble de la ligne. Il pourra dire qu’il a vécu un peu de la réalité des habitants de la ville visitée. Combien de parisiens sont montés sur la Tour Eiffel ? Le pourcentage doit être loin de la majorité, alors qu’un parisien dans le métro, on frôle le 100% ! Un touriste ne doit plus se laisser guider, il doit retrouver sa curiosité et son goût de l’exploration. Ainsi son voyage, à défaut d’être agréable, sera mémorable !

Photos: Monsieur Gac

Textes: Anthony Navale

Tout est naturel.

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La nature reprendra ses droits. Elle ne les a d’ailleurs jamais perdus. Elle est toujours présente, et nous culpabilisons de la bétonner, de l’arracher, de l’empoisonner. Mais nous n’avons mis qu’un vernis à la surface de sa force. Et une fois qu’on aura bouffé tout ce dont on avait besoin, on disparaitra simplement. Et elle redonnera la place à d’autres. Moins cons. Les cafards sûrement. Il n’y a pas de choses naturelles ou non. Tout est naturel. Nous n’avons rien créé. Au pire nous l’avons modifié et rendu toxique, mais ça reste naturel. Nous ne sommes pas magiciens. Loin de là.

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La magie aurait été de ne pas penser à notre confort. La magie aurait été de nous retenir, de nous discipliner. Mais je ne vais pas refaire l’histoire, c’est trop tard. Nous sommes déjà trop, nous sommes déjà morts. À l’échelle de l’origine de la terre nous ne sommes qu’une décharge électrique, un sursaut qui n’aura secoué que nous. Je ne cherche même plus à recycler quoique ce soit, je ne cherche même plus à économiser quoique ce soit, je me sens impuissant. Ma seule force est encore d’être conscient de tout ça, et tout particulièrement quand je vois les fleurs persister malgré l’entretien de mon jardin. Et davantage quand je suis bourré.

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Ces déjeuners dans le jardin sont interminables. Alors je bois. Et plus je bois, plus je m’éloigne des autres pour m’échapper. Il m’arrive de voir une fleur, et de commencer à voir la distance entre nous, puis je continue de prendre du recul sur moi-même en réfléchissant au sens de tout ça. Ma conscience est pleine, contrairement à mon verre. Ce rosé est particulièrement fort aujourd’hui. Comme quoi la nature est capable de nous montrer sa force de différentes manières.

Photos: Monsieur Gac

Textes: Anthony Navale