Parfois c’est vrai

Tout mais pas folle.

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Tellement soulagé qu’ils acceptent ma sexualité, j’ai dit oui à leurs conditions. Quelle erreur. Ils cherchaient à me remettre sur un chemin droit. « Fils, tu marcheras sur le bord de la route mais au moins tu nous suivras, on t’aura à vue. Ça sera moins confortable mais tu comprendras que tu n’es pas autorisé à suivre confortablement le troupeau… Ne t’éloigne pas trop». Ne deviens pas une folle. Quel genre de menace est-ce là ? Ils perdaient pied dans leur éducation et malgré un accident de parcours ils persistaient à maîtriser mon image ? J’ai bêtement suivi cette menace. J’ai détesté les folles en étouffant la mienne. Le courage dont j’avais fait preuve pour leur annoncer ma sexualité m’avait épuisé et soucieux de ne pas perdre leur amour, j’ai voulu leur faire plaisir. J’ai fait taire la folle en moi. Moi.

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On adore les folles. À bonne distance. Elles nous font rire, elles nous surprennent. Des hommes qui se déguisent ou se comportent comme des femmes, c’est drôle. Parce que des allures féminines, c’est forcément drôle… Petite misogynie. J’aime à penser qu’entre l’armoire à glace poilue qui rote en se grattant et la petite écervelée qui n’ose approcher personne sans un maquillage parfait, il y aurait quelques variantes. Un éventail riche et coloré. Sans pour autant en rejeter notre macho et notre lolita. Ils y ont leur place aussi, sur cet éventail. L’idée n’est pas de coller à une caricature ou à une autre. L’idée serait de s’aimer un peu plus comme on est. Notre voix, notre posture, notre coiffure, nos subtilités. Laissant ainsi tranquilles celles des autres…

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Beaucoup de mes proches continuent de tenir cette promesse que nos parents leur ont imposée. Ils suivent docilement le rôle du « bon pédé ». S’ils sont heureux alors je le suis pour eux. S’ils veulent par contre déplumer les folles, les faire descendre d’un ou plusieurs octaves et les empêcher de répandre une image ridicule de cette communauté éclatée, alors ils n’ont rien compris. L’approbation limitée qu’ils ont goutée leur a déjà fait perdre de vue la tolérance qu’ils se doivent d’avoir. Nous ne sommes pas obligés d’adopter des attitudes qui ne nous plaisent pas. A contrario, rien ne nous pousse non plus à les combattre. Je n’espère que de la bienveillance. Je l’ai fait. Vis-à-vis de moi déjà. J’ai appris à aimer mon rire trop fort, mon débit de parole, mon jeu des genres, mes postures. Je suis comme ça. Je m’apprécie comme ça. Sans fausse promesse, sans chercher à plaire. C’est déjà un bon départ pour commencer à aimer les autres.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

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Supporter un orgasme.

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La première fois était inconfortable. Il fallait le faire, je ne pouvais plus repousser. J’ai longtemps été observateur de ma propre sexualité. Ou plutôt celle des autres avec moi. Je ne leur prêtais mon corps que pour mieux les observer. C’était donc ça, le sexe. La belle affaire. Il ne s’y passait pas grand-chose, l’excitation me semblait plus stimulée par l’interdit que par l’acte en lui-même. Il n’y avait rien de nouveau. Rien qui ne différait de ma sexualité solitaire, en termes de sensation. Je faisais plaisir à quelqu’un plus que ça ne me plaisait réellement. Jusqu’à ce que je considérerai comme mon premier orgasme.

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« La première fois ». Je déteste ce terme. Pour tout. C’est ce genre de sacralisation qui nous fout la pression. Pour tout. On s’en fout de la première fois. Surtout si ce n’est pas la dernière. Mon « premier » orgasme me marque puisqu’il contrastait enfin avec le reste de ma sexualité jusqu’alors. Je m’amusais des bruits que faisaient mes partenaires en en simulant à mon tour. Sauf que ce jour-là j’ai à mon tour fait un bruit ridicule, incontrôlé. Je m’étais laissé aller et n’avais pas cherché à contrôler ou observer, je n’ai pas eu le temps de réfléchir. J’ai alors compris le côté instinctif de ma sexualité. L’écart entre mes fantasmes et mes sensations. Je n’accuserai pas mes amants d’avant. C’est moi qui étais à blâmer. Du moins ce que j’avais bien voulu croire sur la sexualité.

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On en fait des tonnes. On ne parle que de ça tout en la rendant tabou. On se mêle de celle des autres. Une compétition s’est même instaurée. Merveilleux… La frustration, le manque, la gravité n’entraînent que des perversions. À quoi bon limiter le sexe ? Tant que les participants sont consentants doit on se soucier du reste ? J’ai observé mes partenaires avec le jugement qu’on m’avait inculqué. Juger le plaisir, on nous l’apprend rapidement. Je ne me suis laissé aller qu’après avoir analysé leurs gémissements, leur souffle. Si j’avais d’abord cherché à ressentir plutôt qu’à comprendre, j’aurais certainement combiné mes deux premières fois.

Photos: Jérôme Sussiau

Texte: Anthony Navale

À mes premiers amis.

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Je me souviens de vous. Nous étions soudés. Cette famille choisie nous rendait plus forts, ensemble ou séparément. Vous m’appreniez à m’aimer et je vous aidais à vous comprendre. Après avoir erré seuls, nous nous sommes reconnus. Il nous fallait marcher côte à côte dans les mêmes endroits pour montrer la force de notre amitié. Notre groupe était populaire, les gens nous enviaient. Nous avions simplement trouvé le moyen d’être heureux malgré nos peurs puisque que nous nous les gardions respectivement. Les enfants échangent leurs bonbons par préférence de couleur. Tu aimes les bleus je préfère les roses. Gérer ton traumatisme était facile pour moi puisqu’il ne m’appartenait pas, pendant qu’un autre gérait mes craintes. Nous parlions tout le temps, nous riions tout le temps. Nous étions puissants. La chimie n’explique en rien que tant de faibles solitaires soient si fort ensemble.

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Une fois apaisés de nos traumatismes, nous avons commencé à nous émanciper. D’aucuns attendaient des discordes au sein de notre groupe expliquant l’éloignement mais il n’y en eu jamais. Les points de vue et les expériences, elles, ont eu raison de notre unité. Nous nous étions pansé mutuellement, il nous fallait penser désormais. Chacun était sorti de son adolescence bouleversante grâce aux autres. Armés, nous pouvions enfin retourner dans le monde où nous n’étions pas seuls. On ne s’est pas menti en déclarant que nous serions amis pour la vie, la seule chose qui ne fonctionne plus c’est de marcher en permanence côte à côte. Mais nous nous souvenons parfaitement de ce que nous nous devons. Ce groupe nous a poussés à nous aimer. Par un subtil jeu de miroirs, nous avons apprivoisés nos propres reflets.

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Certains sont désormais partis, plus loin ou plus vite que les autres. Ces autres ont besoin de garder des liens, mêmes fragiles, mêmes très fin, pour se souvenir, pour avoir une main accrochée à un souvenir précis, pour se rappeler de ce fil qui les relie à l’unité passée. Personne n’est triste de n’avoir plus ou peu de nouvelles des absents. La tristesse serait d’oublier ces moments, ces rires, ces peurs apaisées. Mais puisque tout le monde en a fait la base de sa vie, alors rien n’est triste. Nous étions amis à une période où nous étions fragiles. Survivre à soi-même, grâce aux autres. Je suis parti le plus loin, le plus vite. Mais je ne vous oublie jamais, j’étais certainement le plus peureux, et je vous dois de ne plus en souffrir. Je vous aimais au quotidien et désormais, je vous aime pour ce que je vis aujourd’hui.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

De chez moi au cinéma.

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Il y fait toujours froid à cause du vent. Les longues lignes droites de matériaux durs favorisent ses courants. Malgré ce froid je ne peux m’empêcher d’y passer du temps. Ce décor est incroyable. Mélange de verre, de bois et de fer. C’est très grand. Chaque fenêtre abrite un bureau. Je ne sais absolument pas ce qu’il s’y passe alors souvent j’imagine la vue depuis là-haut. J’imagine aussi qu’on n’y travaille pas vraiment, qu’on a simplement réussi à grimper pour avoir une meilleure perspective que celle qui nous est donnée en bas, où on entend résonner nos pas.

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Selon l’heure de mes traversées, le décor est inquiétant ou apaisant, mais toujours cinématographique. Aventures nocturnes ou scènes plus douces. Parfois, j’y attends un rendez-vous imaginaire, au ralenti dès que la silhouette attendue se rapprocherait en se protégeant des courants d’air qui ne m’atteignent plus dans le coin où je me suis réfugié. Quand on me demande mes endroits favoris, je peine à répondre, je ne fais pas de classements de mes goûts ; mais à chaque fois que je me retrouve sur l’esplanade de la Bibliothèque François Mitterrand, je regrette de ne pas y avoir pensé rapidement.

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On ne peut assister à un instant rare que lorsque l’on est habitué à un lieu. Si quelque chose de surprenant arrivait où je ne suis jamais allé, je ne saurais dire si c’est exceptionnel ou inhérent à l’endroit. Ce jour-là, je savais que j’assistais à un phénomène exceptionnel. Un bruit arrivait à dépasser le son de la musique dans mes oreilles. Un bruit fort et indéterminable. Comme des feuilles sèches qu’on frotterait prêt de vos oreilles. J’ai su d’où ça venait en voyant des gens s’arrêter au-dessus du trou qui fait le centre de cette place. Les arbres souterrains de cette cour intérieure semblaient chanter. Arrivé au niveau des badauds, je constatais qu’il s’agissait de milliers d’oiseaux qui avaient fait escale dans cette forêt atypique. Je m’étais toujours demandé où se posaient ces nuages de volatiles quand j’en apercevais, et j’assistais à un de leurs rassemblement. Ils communiquaient bruyamment. Ils devaient mettre en place leur plan de vol, avant de redevenir ce nuage vif, noir et compact que d’autres verraient en action. Puis le silence. Un silence soudain, surprenant, nous forçant à échanger des regards avec mes voisins aussi surpris que moi. Nous avons tous sursauté quand le cortège s’est mis en mouvement. La forêt s’est clairsemée et le ciel s’est chargé de ces milliers d’oiseaux. Mon imagination d’aventures dans ce lieu n’a jamais dépassé la magie de cet instant.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

J’y abîmais mes mains.

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Maintenant j’observe les détails. Le décor de mon enfance me revient à travers ses détails. Petit je ne m’attardais sur rien, je fonçais. La chaleur et la nature étaient secondaires à mes aventures et mes préoccupations de petit garçon. Je ne savais pas que je ne verrai jamais cet arbre ailleurs, je me fichais de ne sentir ce parfum qu’ici. Désormais, c’est l’inverse. Mes jeux et mes réflexions d’enfant sont flous mais le décor est intact, l’odeur boisée, la terre trop sèche… Ce lieu était riche, mais il m’aura fallu partir pour m’en rendre compte. En m’habituant à l’odeur des villes, à leur bruit, à ma routine, j’ai rangé l’ambiance de ma jeunesse dans un coin de mes sensations, lui permettant de ressortir intacte quand j’y retourne.

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Cet endroit me terrorisait. Je me cachais de prédateurs imaginaires, m’inventant des courses poursuites folles. Lorsqu’un véritable prédateur se présentait à moi, une guêpe ou une sauterelle gigantesque, je restais pétrifié de terreur. Je ne bronche désormais plus quand un bus manque de me percuter alors que je suis concentré sur mon téléphone. Je ne sursaute même pas quand une horde de pigeons s’envole brusquement. Ma peur d’enfant s’est, elle aussi, estompée. Ma vie semblait plus importante alors. Je me mettais au défi, je réalisais les dangers qui me guettaient. Aujourd’hui, je n’ai absolument plus peur des sauterelles. Je ne sais même pas à quand remonte mon dernier face à face avec une d’entre elles.

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Mes aventures enfantines ont disparu lorsqu’on m’a forcé à prendre un job d’été dans la région. Je me retrouvais à exploiter mon terrain de jeu. Mettez n’importe quelle tâche ingrate sur un lieu que vous appréciez pour en perdre le goût du plaisir. Je cherchais toujours à m’amuser mais la rentabilité ne laissait aucune place à l’imagination. Enfant, je perdais mon temps à jouer, adolescent, je perdais mon temps à être efficace. D’un point de vue personnel, je n’en retirais strictement rien. On se sent utile après une journée de travail, mais finalement nous ne nous sommes rien apporté. Devenir servile n’est pas une force de caractère ou une situation satisfaisante. Jouer était bien plus épanouissant, mais c’est un privilège d’enfant. En occident du moins. Je suis ensuite parti définitivement, développer ma servilité ailleurs.

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Puisque je ne reviens que pour de tristes occasions, je suis content de pouvoir faire appel à mes souvenirs. L’endroit ne change pas, ses saisons conservent leur rythme, les sauterelles continuent de se reproduire. Je ne sais pas combien de temps elles vivent, la génération actuelle n’a certainement pas connu celle qui m’a persécuté quand j’étais petit. Finalement je n’y laisserai aucune trace dans ce paysage. Tous les fruits ramassés et les branches arrachées ont repoussé. Par contre, cet endroit a laissé une trace sur moi. Littéralement. Un jour d’ennui, je regardais la paume de ma main. Une cicatrice blanche, là depuis toujours me semblait il, me rappela ce jour où enfant, dans une course imaginaire pour ma survie, je suis tombé, m’ouvrant la main. Le sang séché mélangé à la terre m’avait fasciné. Désormais, cette cicatrice me semble plus chaleureuse et moins anonyme.

Photos: Stéphane Chéreau

Texte: Anthony Navale

Ça ira puisqu’il fait beau.

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Tu profitais d’une balade pour me quitter. Un lieu clos nous aurait contraints à briser quelque chose ou à écourter les arguments pour en sortir au plus vite. La promenade nous permettait des pauses dans l’échange, de respirer correctement, de se donner une contenance pour se remettre d’une critique en regardant au loin. Et tes reproches nous promettaient une balade longue et pénible. Tu avais une liste, préparée depuis longtemps, à me débiter. Preuve que tu avais déjà prévu notre déclin pour commencer à en récolter les indices. Tu m’assommais pour avoir raison. Mais le ciel ce soir-là, me donnait encore plus de force. En t’écoutant je le regardais, et je t’aurais quitté si tu ne l’avais pas fait. Tu n’as jamais apprécié le spectacle qui s’offrait à nous lors de cette rupture.

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C’est ressorti dans ta litanie, mon côté rêveur. Je riais trop, je m’échappais trop, je chantais trop. L’ironie dans tout ça est que tu étais un artiste, élitiste, esthète qui se voulait garant de la beauté universelle. À aucun moment tu n’as vu le ciel se teinter d’orange et de violet. À aucun moment tu n’as vu la nature t’offrir davantage que cette science-fiction qui te passionne. Tu t’écoutais comme toujours. Le principal reproche ne me concernait finalement pas, puisqu’en somme j’avais simplement échoué à endosser le rôle que tu m’avais choisis. J’avais pris l’habitude de t’entendre sans t’écouter. Ne t’arrêtant jamais de parler, je savais quand je devais réagir pour te donner l’impression de te comprendre. Mais je n’avais plus à t’écouter, à quoi bon te laisser m’enterrer après m’avoir tué. Ça ne me concernait plus.

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Je t’ai laissé partir. Tu restais perplexe devant mon absence de réaction. Je sentais venir une prise de conscience de ta part. Tu allais gâcher notre rupture en cherchant à lui associer les couleurs qui nous entouraient « malgré la gravité de ce qu’on vit, tu ne trouves pas que même pour la fin, c’est sublime ? ». Ta gueule. C’est plus simple que ça. Tu t’écoutes, tu te mets en scène mais tu ne ressens rien. Je suis resté seul à contempler ces couleurs, qui ne s’adressaient à personne. On rêve d’ailleurs, de tropiques, d’astres inaccessibles mais nous sommes comme toi, des nombrils bruyants, incapables de réaliser qu’il y a de la beauté partout et qu’il ne suffit pas d’en parler pour la faire exister. Il faut ressentir. Si tu ne m’avais pas quitté ce soir-là, je l’aurais fait.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Le lent suicide.

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Je me suis autorisée un verre une fois l’enterrement terminé. Je n’avais plus touché à l’alcool depuis des années, même aux grandes occasions je n’y trempais les lèvres qu’un instant et posais le verre loin de moi. De toute façon, quelqu’un finirait par le boire. De mémoire, l’alcool ne me rendait ni triste, ni joyeuse, ni méchante. Je n’en buvais plus parce qu’il en buvait trop. Ça n’empêchait pas ses humeurs, mais rester lucide face à une personne ivre vous épargne davantage. Physiquement j’entends. Ce verre après la cérémonie ne célébrait rien de particulier. Je ne me vengeais pas de son addiction en le lui adressant. J’avais simplement besoin d’un remontant, et je pouvais désormais baisser ma garde.

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Pour le meilleur et pour le pire. Ils auraient dû ajouter la mention « la personne face à vous étant susceptible de changer, si toutefois elle se met à boire, mais vous devrez aussi accepter cet autre au sein de votre mariage ». J’aurais répondu « oui » de la même façon. J’ai appris à patienter. J’ai appris à excuser. Son intelligence l’y poussait, à boire. C’était le seul moyen qu’il avait pour supporter son quotidien, ses traumatismes et limiter les questions qui en résulteraient. Je n’étais pas de taille. Pour lui, il était plus simple de se noyer que de se confier. J’acceptais, sans le savoir, mon union avec un fantôme. Le souvenir de celui que j’ai épousé. C’est le suicide le plus long qu’il nous soit donné de constater, la vie d’un alcoolique.

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Mon deuil se fit en deux temps. Le deuil immédiat, la perte de sa présence tout d’abord. Son départ était plutôt un soulagement pour être tout à fait honnête. Même si j’étais optimiste, je n’ai jamais récupéré l’homme qu’il a été. Derrière son mode de vie, je m’attendais au retour du mari que j’avais connu avant notre mariage. Quelque part, je croyais toujours en ce retour. Je conservais son potentiel, il me reviendrait un matin en s’excusant de s’être mis à boire. Ces excuses n’ont jamais été prononcées. Veuve, j’ai redécouvert mon côté gauche. Pendant des années, au lit, je lui ai tourné le dos pour ne plus sentir cette odeur de vin rouge qui persistait malgré tout. J’ai dormi pendant près de 50 ans sur mon côté droit. Quand je me suis tournée vers sa place désormais vide dans le lit, j’ai redécouvert mon côté gauche. Je ne l’avais pas employé depuis qu’il s’était mis à boire. Cette position dans notre lit, me rappela l’homme que j’avais aimé. Celui-là me regardait m’endormir. Je compris que je n’avais pas enterré qu’un alcoolique qui avait usurpé l’identité de mon mari, j’avais aussi perdu celui que j’avais épousé. Le véritable deuil pouvait alors commencer.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale