Un peu de sérieux!

L’âge de nos pensées.

chapeau 2

Je grouille d’idées mais je ne les partage jamais. Elles restent incognito. Dans ma tête. Je n’ose pas les exprimer. J’aimerais pourtant assumer mes positions, débattre. J’ai tellement confiance en leur force. Mais je n’ose pas. J’aurais peur de les choquer. Ils me semblent trop faibles, trop peu préparés ou trop violents. Ils auraient peur. Ils auraient trop peu de moyens pour réagir. Alors j’ai l’impression que ma tête enfle. Mes idées cherchent le moindre recoin où se stocker, se cacher, se sachant condamnées à ne jamais quitter cet endroit. Autant y être bien installé.

chapeau 3

J’ai commencé à les laisser sortir. Elles devaient sortir. Je saturais de tant d’idées inutilisées. Je devais faire de la place. D’autant qu’une idée exprimée en génère d’autres. Elles se renforcent, s’enrichissent ou s’évanouissent. Nous devons posséder une capacité limitée de pensées. On ne peut élargir les murs pour les retenir. Le mouvement les préserve. Une idée inutilisée peut devenir nocive. Envenimer les autres, les ingérer et prendre toute la place qui leur était attribuées. Désormais je ne stocke plus rien. J’exprime tout.

chapeau 1

En ai-je trop fait ? A m’exprimer tout le temps, ai-je perdu ma faculté de stocker ? Tout m’échappe. Je ne pense plus correctement. J’essaie d’organiser mais je n’arrive à rien. Mon propre souvenir m’est pénible. Le vide de mes pensées s’étend. Les contours de mon esprit s’évanouissent. Je deviens fou, ou vieux, ou les deux. Les mots, leurs sens, les associations, je ne les maitrise plus. Comme assis au fond d’un étang boueux je regarde la terre flottante. Elle me semble solide mais quand je cherche à la saisir, elle se dissout, s’échappe de mes mains. Je n’ai plus de prise. Je n’ai plus de mots. Je n’ai plus.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

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La femme misogyne.

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Ma mère aurait préféré avoir un garçon. En partant de là j’étais condamnée à la décevoir. Mes propres cellules avaient trahit les attentes de mes parents. Elles avaient décidé ça sans me consulter. Quand petite je lui ai demandé à quoi servaient les tétons des garçons elle m’a répondu qu’elle n’en savait rien, que c’était inutile. En grandissant j’ai appris qu’ils étaient là pour tout le monde avant que nos cellules ne décident de s’en servir ou non, nous faisant garçon ou non. Il y a donc eu un moment où j’ai été garçon, ou pas vraiment fille, rien de défini, juste moi. Mais ça aurait été trop simple. Leurs attentes m’avaient devancée.

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Je suis assez malléable. Très vite j’ai compris qu’il fallait se laisser diriger. Le rôle qu’on m’accordait semblait assez confortable, je n’avais pas besoin de penser. Il suffisait d’apprendre à utiliser ce qu’on me mettait dans les mains ou sur le dos. Je m’en accommodais, la passivité a en substance une forme reposante. Il fût assez simple de satisfaire mes parents, puis les hommes qui prirent leur place. Ils attendent tous la même chose de moi. Rien. Juste me laisser diriger. J’y ai trouvé mon bien être. Un robot qui prend plaisir à ce qu’on lui demande de faire. Être jolie, rendre joli mon intérieur, parler et me tenir joliment. J’avoue ne pas avoir de temps pour penser à autre chose. Rester passive peut s’avérer épuisant. Mais même mon épuisement doit être joli et ne gêner personne.

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Quand ma position me semble inconfortable, je n’ai pas le temps de la remettre en question. N’étant la priorité de personne, et encore moins de moi, je n’ai pas le temps de réaliser à quel point mon rôle est secondaire. Parfois j’entends des femmes, qu’on voulait vraiment femmes ou hommes, critiquer mon mode de vie. Mais à quel moment ont-elles eu le temps d’y penser ? Les efforts que je fournis à être une épouse parfaite, une mère parfaite, une fille parfaite et une voisine tout aussi parfaite ne méritent-ils pas leur respect ? Ces femmes parlent de liberté. Mais je n’ai pas le temps d’être libre. Ils m’ont emprisonnée. Avant même que je n’ai eu le temps d’ordonner à mes cellules de ne pas utiliser mes tétons, de naître homme… Il me faudrait tout réapprendre. Me retrouver seule. Je ne veux pas être seule. Ils m’ont appris à être indispensable à ceux qui m’entourent. Je n’y arriverai pas. Je n’y arriverai jamais. Si vous venez me chercher ne me laissez pas seule. La liberté me terrifie.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Les enfants seuls.

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Je suis surpris quand il n’y a aucun enfant au parc. Même quand ils sont censés être à l’école, il y en a toujours deux ou trois qui ont convaincu leurs parents qu’ils étaient malades. Ils auraient ensuite réussi à les faire se déplacer au parc. Même malades. Les parents perdent le sens commun à force de les entendre hurler ou sont-ils de base disposés à se soumettre à ces mini-eux ? C’est la sensation que j’ai quand un adulte se débat avec ses mômes. Un esclave deux fois plus grand que ses maîtres. Ils enfantent, se sentant tout puissants et aptes à transmettre un savoir certain. Mais ils oublient qu’ils n’ont pas affaire à des personnes sensées. Ils sont confrontés à une nouvelle version d’eux-mêmes. Version jeune, énergique et sauvage.

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En soit les enfants ne me dérangent pas. Ils n’ont rien demandé, comme moi avant eux, et ne cherchent qu’à tester ce qui s’offre à eux. Par contre, je suis captivé par l’incapacité des parents. Certains doivent parfaitement se débrouiller, mais ceux-là ne font pas de bruit alors on n’y fait pas attention. Par contre ceux qui courent, se débattent et crient sont particulièrement intéressants. Ils ont voulu jouer et ils ont perdu. Leur dignité déjà. Se faire foutre de sa gueule en public par sa propre descendance a quelque chose d’ironique. C’est assumer son échec. Comment peut-on croire qu’ils découvrent ce qu’est un enfant ? Ils se sentent uniques en ayant réussi à faire gonfler un ventre, mais ça leur est monté à la tête. Les enfants le sentent et retournent le pouvoir contre leurs aînés. Ce putsch intergénérationnel, jamais je n’aurai la force de me l’infliger.

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Je resterai un animal solitaire. Fier d’observer, mais ne prenant pas part au jeu de la reproduction. Certains voient ça comme une mission naturelle de repeupler la terre sans limite. Ce sont les mêmes qui se prennent pour un demi-dieu quand ils réalisent à quel point le corps humain est magique de pouvoir donner la vie. Il n’y a pas de nombre assez gros pour comptabiliser le nombre d’humains nés avant eux et pourtant ils se sentent uniques et porteurs d’une mission à chaque copulation prolifique. Ils en profitent ensuite pour me reprocher de ne pas faire mon devoir d’humain digne de ce nom. J’ai la prétention de pouvoir transmettre sans enfanter. La volonté du moins. Mes idées ne viennent pas de mes propres parents, pas toutes. Elles viennent d’observateurs, d’animaux solitaires. La parenté est une chose, la transmission en est une autre. Plutôt que de gober n’importe quoi, j’observe. Je ne ferai peut être jamais rien d’autre que d’observer. Parfois un enfant réalise que je le regarde faire une connerie. Souvent ça l’amuse et, en m’adressant un sourire complice, il fout un coup de pied à sa mère.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Fleurs en papier.

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J’ai d’abord écrit, en très grande quantité. « Noir sur blanc » évoque la force et la pureté d’un propos. On écrit pour se faire entendre, pour leur apprendre. Je pensais que l’écrit les intéresserait. Qu’ils resteraient curieux et qu’ils prendraient le temps de lire. Je dissertais, je divaguais, j’inventais et j’espérais. J’en étais venu à l’écriture comme d’autres tombent amoureux d’une fleur, par hasard. Le chaos des évènements nous met nez à nez avec cette fleur et le reste se fait de lui-même. Mon espoir reposait sur cette suite logique dans le chaos. J’en étais venu à écrire, quelqu’un en arriverait à me lire, provoquant en lui une force, un élan, le poussant lui-même à penser, à créer. Cette dynamique me semblait puissante et prometteuse. Mais le noir et blanc n’était pas attirant. Ils ne lisaient plus.

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J’ai alors mis de la couleur. L’idée m’est venue des fleurs, encore. Nous les observons tout d’abord grâce à leurs couleurs, et mes mots en manquaient cruellement. J’ai donc décidé de rendre mes textes plus floraux, comme des bouquets qui nous attirent avant même d’en apprécier le détail. Malgré ma démarche bucolique, je me lançais malgré moi dans du marketing. Puisqu’ils ne lisaient pas, je les attirais au mieux vers mes mots. Je m’adaptais à leur désintérêt. La forme devait servir le fond, mais ce dernier s’appauvrissait. L’énergie passée à colorer le tout se prenait sur celle nécessaire aux idées de qualité. L’emballage des mots ne devenait qu’une promesse. Leur couleur imposait une vision, alors que je ne souhaitais qu’être une impulsion. J’apportais un produit fini alors que je souhaitais simplement être une matière première. La couleur avait tué les mots.

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Je décidais donc de ne plus employer de mots. Mes supports seraient désormais des images, des couleurs. Je m’adresserais à ces ignorants comme on s’adresse à des enfants débiles ! Ils ne veulent plus faire l’effort de lire ? Ils souhaitent ingérer du prémâché ? Je leur en donnerai ! Ils ne penseront plus, ils collectionneront des pensées toutes faites, mettront côte à côte des informations sans distinction de pertinence, sans hiérarchie d’importance. Où se trouve celui que je voulais toucher ? Qui tombera sur ces fleurs d’idées ? Ils ne veulent plus penser. Ils ne veulent plus lire. Ils ne semblent même plus apercevoir mes images. Ils passent devant et vivent, ignorants.

Photos: Jérôme Sussiau

Texte: Anthony Navale

Ma peau sans tatouage.

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Certains symboles ont dépassé le stade de la simple géométrie. Une émotion s’en dégage instantanément. Qu’on se sente idiot pour comprendre d’où ils viennent ou qu’on soit suffisamment instruit pour connaitre leur origine, ils déclenchent un sentiment. Celui qui ne sait pas vraiment n’osera plus rien dire, son respect sera forcé. Celui qui sera informé prendra le risque de n’être que factuel et d’oublier de comprendre. Pourtant, il faut réfléchir, il faut ressentir. Les symboles sont puissants, certes, mais le plus important ce ne sont pas les symboles, ce n’est pas la géométrie, ce n’est pas ce que nous savons vraiment ou non. Le plus important, c’est de se souvenir, d’une façon ou d’une autre.

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Je n’aurai jamais de tatouage. Non pas parce qu’on en a tatoué d’autres avant moi pour de mauvaises raisons, le tatouage a aussi eu ses rites heureux, plein de joie et de force, mais je souhaite simplement garder ma peau vierge parce que les symboles me font peur. On peut mettre n’importe quoi sur une idée et inversement. Les indiens à l’origine du svastika n’auraient jamais imaginé qu’il soit repris par l’idéologie nazie. Du coup, je me dis que n’importe quel fruit, n’importe quelle forme, n’importe quelle ligne pourra un jour me plaire, mais aussitôt m’être retiré pour une idée, qui elle ne me correspondra pas. Un tatouage pourrait se retourner contre moi. Les choses ne nous appartiennent pas, les symboles ne nous appartiennent pas, seuls restent les noms. À ceux-là, je m’efforce de ne pas donner trop d’importance non plus.

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Se souvenir d’un nom est déjà plus juste que de se souvenir de n’importe quelle croix, elles continueront d’être associées aux idées qu’on voudra leur donner. Un nom lui aura déjà plus de sens propre. Si en plus le prénom peut accompagner le nom, le souvenir n’en sera que plus honnête. On ne peut pas porter la faute de nos aînés en ayant que pour seul crime celui de porter leur nom. Au contraire, c’est une chance formidable que de porter un nom maudit, si tant est qu’on puisse en faire quelque chose de plus fort que la malédiction qui nous a précédés. Les croix elles seront incapables de quoique ce soit, elles se substitueront les unes aux autres, s’affronteront, se briseront, mais seuls les noms méritent notre mémoire et nos émotions.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Tout est grave.

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Il m’a piqué. Je l’ai entendu puis je l’ai senti. Ma main se déforme sous la piqure, mais la fatigue m’empêche d’ouvrir les yeux pour vérifier. De toute façon, même si ma main est difforme, elle ne le sera plus au matin, puisque c’est encore la fatigue qui trouble ma perception. Quand je dors, la réalité est augmentée. Ma perception est trop forte. Tout est grave. Tout est lourd. Tout est triste. Ce moustique me veut du mal. Il veut m’utiliser, se servir de moi, profiter de ma faiblesse, de mon sommeil. Et au réveil, il ne redeviendra qu’un moustique nocturne. Le reste, par contre, me voudra du mal.

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J’aperçois les choses, mais je n’y prête plus attention. Tout est flou. Tout est gris. Tout est lourd. La machine à café m’empêche de me concentrer. Son bruit m’insupporte. Mais si je ne l’actionnais pas, je ne pourrais même pas sortir de chez moi. Je dois subir son vacarme pour obtenir son jus et paraitre éveillé. Encore du marchandage, de la manipulation. Je regarde dehors pour ne pas la regarder. Et il me semble qu’elle le sait, et qu’elle ajuste son bruit pour m’assourdir davantage. Une fois qu’elle se tait, je la soupçonne encore d’avoir altéré le goût du café. Pour se venger.

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Une fois dehors, la lumière est trop forte. Elle se jette sur moi, elle m’empêche de disparaitre. Elle veut qu’on me voie et ça fonctionne. Cette gamine, loin d’être innocente, me nargue. Je l’amuse. Sa jeunesse lui donne le temps d’observer. Son ignorance lui donne le temps de juger. Me juger. Et elle ne s’en prive pas. En la croisant, je me suis senti vieux, tellement loin d’elle. Tout lui appartient, elle pense avoir raison et n’en souffre aucunement. Au contraire, elle semble forte, l’insolente. Et elle s’amuse de voir que les vieux ont baissé les bras, pour mieux lui laisser la place. Ne t’impatiente pas, ignorante, je serai parti bien assez vite.

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Tout va très vite. La nuit est déjà là et le rythme de décélère pas. Les autres continuent de courir, de foncer. Seule ma vitesse n’est pas adaptée. Je reste lent, inattentif. Je me rappelle de l’époque où je ne dénotais pas. Ma cadence était correcte. Pourquoi ai-je décidé de ralentir ? À peine la question se pose que déjà elle m’épuise. La réponse ne m’intéresse plus. Je sais parfaitement ce qu’il m’est arrivé. J’avais les clefs pour le supporter. Mais mon émotion est trop forte. Tout est grave. Tout est lourd. Tout est triste. Je retourne servir de repas nocturne, avant de retrouver mes ennemis diurnes.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Pourquoi irais-je ailleurs?

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De tout ce que j’ai pu voir dans ma vie, je crois que seul cet endroit n’a pas changé. Sa constance me rassure. J’y viens dès que possible. Des éléments aussi basiques que l’eau, la roche et l’air m’apaisent. J’ai tout vécu sur cette plage. Les premières blessures, les premiers dangers, l’apaisement de la chaleur du soleil. Tout ce que vous vivez ensuite n’a pas la même force. Enfant, vous manquez de vous noyer, et vous souhaitez y retourner. Vieux, vous ne tentez plus rien. Le seul endroit où je souhaite retourner, c’est ici.

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Les lieux de notre enfance ont cette force. Il n’y a qu’à cette époque de notre vie que le décor est important. Ensuite vous subirez des endroits, serez surpris par d’autres, mais seuls ceux de votre jeunesse auront du caractère et une émotion. Chaque mètre carré de cette plage possède une histoire, un souvenir précis. Je m’y vois partout, à des âges différents. Une multitude de moi. Je cours, joue, nage, dors et pleure. Ailleurs, je ne m’y retrouve jamais.

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Cette femme qui réprimande son enfant n’a rien compris. Il fallait le laisser faire, aller au bout de sa bêtise. Il aurait appris quelque chose d’important, quelque chose qui resterait pour toujours. Il se serait souvenu de cette plage, comme moi. Cette plage commençait à s’installer dans sa mémoire et elle l’en a empêché. Banalisant cet instant, le remplaçant par une vulgaire leçon… Pour peu que ces gens soient de passage, jamais cet enfant n’aura ce décor ancré à vie. Mais je suis bien présomptueux de la juger, moi qui n’aurai jamais d’enfant.

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J’ai toujours tout choisi dans ma vie. Et renoncer à me reproduire était assez simple. Je m’étais sorti miraculeusement de mes expériences, je ne me voyais pas refaire le même parcours au travers d’un autre dont j’aurais la responsabilité. Je me suis débrouillé jusque-là, rien ne me dit que je réitérerais cet exploit. Donc je continue de choisir. Tout comme ma fin. Je l’ai choisie, sur cette plage. Le seul endroit qui ait du sens à mes yeux. Elle m’a façonné, elle me verra partir. J’irai me baigner une dernière fois, et ne ressortirai pas de l’eau. Ajoutant ainsi une nouvelle image de moi dans ce décor. Un vieil homme qui va se baigner, nageant bien plus loin que le petit garçon qu’il était.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale