alcool

Le lent suicide.

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Je me suis autorisée un verre une fois l’enterrement terminé. Je n’avais plus touché à l’alcool depuis des années, même aux grandes occasions je n’y trempais les lèvres qu’un instant et posais le verre loin de moi. De toute façon, quelqu’un finirait par le boire. De mémoire, l’alcool ne me rendait ni triste, ni joyeuse, ni méchante. Je n’en buvais plus parce qu’il en buvait trop. Ça n’empêchait pas ses humeurs, mais rester lucide face à une personne ivre vous épargne davantage. Physiquement j’entends. Ce verre après la cérémonie ne célébrait rien de particulier. Je ne me vengeais pas de son addiction en le lui adressant. J’avais simplement besoin d’un remontant, et je pouvais désormais baisser ma garde.

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Pour le meilleur et pour le pire. Ils auraient dû ajouter la mention « la personne face à vous étant susceptible de changer, si toutefois elle se met à boire, mais vous devrez aussi accepter cet autre au sein de votre mariage ». J’aurais répondu « oui » de la même façon. J’ai appris à patienter. J’ai appris à excuser. Son intelligence l’y poussait, à boire. C’était le seul moyen qu’il avait pour supporter son quotidien, ses traumatismes et limiter les questions qui en résulteraient. Je n’étais pas de taille. Pour lui, il était plus simple de se noyer que de se confier. J’acceptais, sans le savoir, mon union avec un fantôme. Le souvenir de celui que j’ai épousé. C’est le suicide le plus long qu’il nous soit donné de constater, la vie d’un alcoolique.

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Mon deuil se fit en deux temps. Le deuil immédiat, la perte de sa présence tout d’abord. Son départ était plutôt un soulagement pour être tout à fait honnête. Même si j’étais optimiste, je n’ai jamais récupéré l’homme qu’il a été. Derrière son mode de vie, je m’attendais au retour du mari que j’avais connu avant notre mariage. Quelque part, je croyais toujours en ce retour. Je conservais son potentiel, il me reviendrait un matin en s’excusant de s’être mis à boire. Ces excuses n’ont jamais été prononcées. Veuve, j’ai redécouvert mon côté gauche. Pendant des années, au lit, je lui ai tourné le dos pour ne plus sentir cette odeur de vin rouge qui persistait malgré tout. J’ai dormi pendant près de 50 ans sur mon côté droit. Quand je me suis tournée vers sa place désormais vide dans le lit, j’ai redécouvert mon côté gauche. Je ne l’avais pas employé depuis qu’il s’était mis à boire. Cette position dans notre lit, me rappela l’homme que j’avais aimé. Celui-là me regardait m’endormir. Je compris que je n’avais pas enterré qu’un alcoolique qui avait usurpé l’identité de mon mari, j’avais aussi perdu celui que j’avais épousé. Le véritable deuil pouvait alors commencer.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Tout est naturel.

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La nature reprendra ses droits. Elle ne les a d’ailleurs jamais perdus. Elle est toujours présente, et nous culpabilisons de la bétonner, de l’arracher, de l’empoisonner. Mais nous n’avons mis qu’un vernis à la surface de sa force. Et une fois qu’on aura bouffé tout ce dont on avait besoin, on disparaitra simplement. Et elle redonnera la place à d’autres. Moins cons. Les cafards sûrement. Il n’y a pas de choses naturelles ou non. Tout est naturel. Nous n’avons rien créé. Au pire nous l’avons modifié et rendu toxique, mais ça reste naturel. Nous ne sommes pas magiciens. Loin de là.

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La magie aurait été de ne pas penser à notre confort. La magie aurait été de nous retenir, de nous discipliner. Mais je ne vais pas refaire l’histoire, c’est trop tard. Nous sommes déjà trop, nous sommes déjà morts. À l’échelle de l’origine de la terre nous ne sommes qu’une décharge électrique, un sursaut qui n’aura secoué que nous. Je ne cherche même plus à recycler quoique ce soit, je ne cherche même plus à économiser quoique ce soit, je me sens impuissant. Ma seule force est encore d’être conscient de tout ça, et tout particulièrement quand je vois les fleurs persister malgré l’entretien de mon jardin. Et davantage quand je suis bourré.

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Ces déjeuners dans le jardin sont interminables. Alors je bois. Et plus je bois, plus je m’éloigne des autres pour m’échapper. Il m’arrive de voir une fleur, et de commencer à voir la distance entre nous, puis je continue de prendre du recul sur moi-même en réfléchissant au sens de tout ça. Ma conscience est pleine, contrairement à mon verre. Ce rosé est particulièrement fort aujourd’hui. Comme quoi la nature est capable de nous montrer sa force de différentes manières.

Photos: Monsieur Gac

Textes: Anthony Navale

Un drame estival.

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J’ai l’impression de mieux réussir mes plats en vacances qu’à la maison. Pourtant le matériel commence à sérieusement fatiguer alors qu’à la maison je suis enfin équiper à la perfection. Mais j’ai davantage de temps pour cuisiner ici, ça doit donc être le secret de la recette, le temps. Je viens dans ce camping depuis toujours, ce qui fait une quantité de temps considérable ! Nous sommes nombreux à nous retrouver chaque année, à manger mes plats, à se remémorer les années passées et à se créer des souvenirs pour les années à venir. Mais cette année, j’ai revu les quantités de mon plat à la baisse. Il y aura moins d’assiettes aussi.

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Je pense que j’étais le pilier du groupe qui s’est formé ici. J’avais repris l’emplacement qui appartenait à mes parents. Il fallait passer par moi si vous étiez nouveau et que vous souhaitiez vous joindre à l’équipe. Si je vous appréciais, les autres suivaient, et la tablée s’agrandissait. J’étais de toutes les activités, je lançais les grandes conversations et mes blagues étaient reprises par l’ensemble du camping. La première année de votre arrivée, j’aurais mis moins d’une heure à venir me présenter et vous seriez ensuite revenu l’été suivant pour le plaisir de ma compagnie. Mais la jalousie de certains n’est pas née de ma popularité. J’aurais préféré que ce soit pour ce motif…

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J’ai même entendu dire que beaucoup d’entre eux étaient allés ailleurs cette année. Étant donné que je suis incontournable ici, c’était forcément pour ne plus me voir qu’ils ont préféré passer leur vacances dans un autre endroit. Je trouve ça blessant. D’autant que je n’ai rien fait de différent. Eux aussi le faisaient, et tout le temps, voire même plus que moi ! Ils nous arrivaient même de le faire ensemble. J’ai juste eu le malheur de gagner à la loterie et pas eux.

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C’était à la fin du séjour l’année dernière. J’étais allé prendre les tickets pour tout le monde au bar-tabac de la ville voisine, comme d’habitude. Tout le monde jouait ses numéros. La dernière soirée des vacances nous permettait de manger ensemble pendant que les gosses échangeaient les numéros de téléphone pour tenir jusqu’à l’année suivante. Nous rêvions de pouvoir rester là toute l’année, tous ensemble. « Si je gagne je rachète le camping et je vous offre à chacun votre emplacement ! », « moi je vous repaye à tous du matériel neuf », « moi je fais installer une laverie automatique à côté des sanitaires ! »… Mes numéros venaient d’être annoncés alors que je n’avais pas exprimé de fantasme ou de promesse.

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Le jeu n’en était plus un, je devais m’engager comme les autres l’avaient fait. Les rires avaient laissé place à une tension terrifiante. Il faisait très chaud et l’alcool ne m’aidait pas à réaliser le drame dans lequel je me trouvais. Je rigolais encore un peu, secoué par la nouvelle, mais les regards changeaient déjà. Tout le monde réalisait qu’investir cet argent dans ce camping n’était qu’un rêve secondaire pour chacun, que nous avions une vie à côté, qui nécessitait davantage d’aide. Ce que j’allais proposer allait définir le reste de notre amitié. Leur attention était sur moi, ils allaient soit dépendre de moi, soit se détourner. « Le lavomatic prêt des chiottes, ça serait pratique non ? ». L’idée de Véro était à chier, et j’en payais les conséquences cette année.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Dans le tourbillon de la nuit.

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Quand les lumières ralentissent, je sais que tout ça va s’arrêter. Il y a toujours ce flottement de bien -être intense, avant qu’elles ne s’arrêtent de tourner. J’ai beaucoup bu et je me sens léger. Je ne pense à rien d’autre qu’à ces lumières qui semblent ralentir pour moi. Les autres continuent de danser, mais moi je les regarde, je suis dans un film en slow motion. Les lumières, les gens, tout est lent. Le son aussi s’assourdit. Et je me sens bien, même si je sais que tout va s’arrêter.

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La réalité revient d’abord avec une autre lumière. Statique. Il fait jour dehors. Déjà. Ma nuit se fera de jour. Ma journée sera faite de sommeil. Ma journée sera perdue. Toute l’humeur de la nuit est dissipée par la lumière. Je ne suis plus insouciant. Je dois rentrer et affronter cette autre lumière.

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La vie ne m’a pas attendu pour continuer son cours. Les gens qui ont bien dormi s’affairent déjà dans les rues. Certains prennent le temps de me juger rapidement, mais je ne les vois plus. J’ai l’habitude. Ils pensent que ceux qui ne dorment pas comme eux ne méritent tout simplement pas de faire partie de leur société. Et je dois le penser aussi, ou du moins y faire attention, sinon je me sentirais pas si minable et si fatigué. En fait tout irait bien si je ne faisais pas attention à eux. Mais je n’y arrive pas.

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Ils m’ont pris au piège. Très tôt. Avec cette morale, avec ce qui est bien et mal. Une façon de penser binaire pour que tout le monde comprenne bien le principe. La nuance c’est trop compliqué. Et je reste comme un idiot dans ce piège. Je goûte chaque nuit à ce qui me plaît profondément, et le jour je m’inflige ce châtiment, leur jugement. Mais j’ai arrêté de lutter, puisque je ne sais plus comment tout cela a commencé. Ai-je aimé la nuit pour fuir leur réalité du jour, ou ai-je aimé la nuit parce que c’est ma réalité ? Finalement les nuits n’auraient plus le même goût si je me mettais à aimer le jour.

Photos: Grégory Stephan

Texte: Anthony Navale

I don’t mind the gap.

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J’attendais ce moment dès le mardi. Dès le mardi je me disais que nous étions « la veille du milieu de semaine avant le weekend », le weekend signifiant lui-même « la vie, la vraie, lâchage complet ». Il n’y a bien que le lundi que je devais être un peu en deçà de mes espérances, et certainement épuisé du weekend passé, puisque le lundi n’était que désespoir… Je réalisais que j’étais dans une boucle qui ne s’arrêterait jamais. Que j’étais conditionné à toujours attendre le weekend, et en l’occurrence commencer à l’attendre dès « la veille du milieu de semaine ». Le lundi était la prise de conscience de cette vie, finalement assez minable, qui consistait à me faire croire que mes efforts seraient récompensés par un repos mérité et une liberté sans limites réguliers. Mais dès que l’attente du weekend se remettait en place tout allait bien, je n’avais plus qu’à le fantasmer et y aller à fond dès le signal donné.

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Je l’ai rencontrée un samedi soir, ou plutôt un dimanche matin, puisque nous sommes incapables de resituer exactement l’heure et l’ordre dans lesquels nous sommes arrivés. Nous étions heureux dès l’instant où nous avons réalisé la passion que nous avions en commun! Elle envisageait la vie de la même façon que moi ! La seule différence dans son rituel c’est qu’elle comptait les « dodos » avant l’arrivée du weekend, ce qui avait un avantage certain sur ma méthode, puisque pour elle le lundi devenait « encore 4 dodos avant le weekend » ! Et 4 ça semble tout à fait surmontable ! Depuis j’utilise sa technique. Ça me permet de ne plus trop penser au cycle dans lequel nous sommes…

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Depuis nous ne nous quittons que par obligation professionnelle. Mais de temps en temps nous n’attendons pas le weekend pour vivre la vie comme nous l’entendons. Même à « encore 3 dodos » nous vivons l’instant sans limites ! Finalement l’angoisse de la routine a disparu, puisque même si ce cycle nous est imposé, nous le faisons ensemble. Et la solitude reste finalement la pire des choses devant n’importe lequel des cycles.

Photos: Yohann Lavéant

Texte: Anthony Navale