artistique

Entrer dans la ronde.

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Sa solitude lui pesait démesurément. Personne n’aime la solitude, même les solitaires ont besoin des autres pour apprécier leur statut. Sans ces autres, ils ne s’éloigneraient de rien. La concernant, c’était insupportable voire inenvisageable d’être isolée. L’absence de nouvelles, la perte de contacts et l’éloignement étaient des sources d’angoisses profondes, de panique. Plus rien n’était raisonnable, il fallait combler cette solitude à tout prix, par n’importe quoi, n’importe qui.

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Il s’en était rendu compte assez vite. Son rôle à lui était de plaire, d’attirer. Une personne seule est facile à appréhender, sa détresse à elle rendait la chose encore plus simple. Elle ne demandait qu’un peu d’écoute, il lui offrit sa pleine attention. Elle vit en lui aussitôt un ami. Il remplaçait, en quelques minutes, tous ceux qui l’avaient abandonnée et tous ceux qui tardaient à lui donner des nouvelles. Il n’y avait plus que lui pour elle. Elle ne tarderait pas à comprendre ses véritables intentions.

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Ils étaient plusieurs, tout un groupe, avec ses codes, ses rituels. Le groupe ne se séparait pratiquement jamais. Ils étaient tous liés. Au début, elle fut effrayée. Tant de personnes ensemble, ça ne laissait envisager qu’autant d’abandons possibles, et davantage de déception. Mais ils l’accueillirent tous comme celui qui l’avait fait en premier. Ils écoutaient eux aussi. Elle était importante et considérée. Elle se sentit privilégiée de tant d’attention. Elle intégra très vite les rites du groupe, et ils lui convenaient. Elle apprit peu à peu à ne plus parler d’elle, mais à écouter à son tour. Elle était devenue comme eux.

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Dès lors, elle était en charge de recruter les nouveaux. Le dernier arrivé est toujours plus à même de comprendre la solitude de ceux qu’il croise. Il lui suffisait donc de trouver quelqu’un qui lui rappelait son ancienne situation. Elle n’eut aucun mal à percevoir en moi ce désespoir. Elle sut m’écouter patiemment. Je pouvais absolument tout lui dire, puisque je n’avais déjà plus personne à qui parler. Se confier à une inconnue ne m’engageait en rien et me faisait un bien fou. Elle tourna à son avantage ce bien-être et me présenta aussitôt ceux qui sont, aujourd’hui, mes nouveaux amis.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

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Le dernier d’entre nous.

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Nous sommes plus calmes depuis que nous sommes seuls. La température a augmenté, comme prévu. La nature a brûlé, comme prévu. Notre nombre a considérablement diminué, comme prévu. La surprise vient de notre réaction. Nous nous sommes assagis. On prévoyait la panique, la folie, le suicide, mais personne n’avait imaginé la sérénité des survivants. Face à une mort certaine, nous nous retrouvons dégagés de nos angoisses primaires. La terreur a laissé place à l’observation. Nous attendons patiemment en observant ce qu’il reste de ce que nous étions. Nous demeurons silencieux, en déambulant lentement.

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Deux méthodes d’observation se sont misent en place: ceux qui continuent d’emprunter les voies et les rues construites par le passé, pour s’en souvenir et essayer de ressentir les émotions perdues, et ceux qui s’installent en hauteur. Ces derniers veulent justement une vision neuve de ce que nous laisserons. Neuve et inutile, puisqu’elle ne sera transmise à personne. Il est apaisant de prendre le temps de se poser là haut. La respiration est plus pénible, mais l’observation est plus juste. On constate de là que ceux qui restent n’interagissent plus ensemble. Tout le monde regarde autour de lui, mais se fiche de savoir si on le regarde en retour. Le silence règne enfin.

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Nous ne sommes plus que des statues mobiles. Devant la gravité de la situation, nous sommes restés sans voix, et ne l’avons jamais retrouvée. L’évidence était plus forte que le choc. Nous ne survivrions pas. De là le silence est né. Il est agréable de ne plus parler, de ne plus formuler ces idées. Nous sommes finalement tous d’accord, ou absolument pas, peu importe. Notre solitude est totale. Elle nous unit, enfin. Il n’est plus nécessaire de faire des efforts ou semblant. C’est beaucoup plus simple.

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Je dois être le dernier. Cela devrait m’indifférer, mais je le remarque malgré tout. Si je suis le dernier, alors je réaliserais le dernier acte de l’humanité, avant de disparaître à mon tour. L’idée me grise quelque peu et m’angoisse. Quel devrait être mon geste ultime? Mes jambes me le dictent simplement. Elles me sortent de ma torpeur et augmentent leur cadence. Je n’ère plus calmement. L’urgence s’installe. Je me mets à courir. Je n’observe plus rien, seule la course importe. La chaleur me brûle, mes jambes me font souffrir, mais elles assument le rythme, elles s’élancent. J’y suis, il fait trop chaud, je cours, de toutes mes forces, seul dans ce décor vide, vide de sens. Je n’ai jamais couru aussi vite, je suis en nage, la sueur embue ma vue mais elle ne me servira plus, je décide aussi de me débarrasser de l’air difficilement inspiré, dans un cri. Il se veut enroué mais augmente très vite. Je hurle puissamment, en courant. Et le cri s’arrêtera tout à fait.

Photos: Jérôme Sussiau

Texte: Anthony Navale

Les humains s’entêtent.

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Dans notre élevage en batterie, nos têtes sont coupées, pour que nous soyons similaires. Il est, du coup, beaucoup plus ardu de s’exprimer, voire même de communiquer. Nous essayons, tant bien que mal. Un humain sans tête, élevé en batterie de surcroit, se doit d’être inventif. S’il souhaite se démarquer, il doit s’ouvrir le plus possible aux autres. En faisant de grands gestes, en cherchant le contact. Mais, là encore, l’entreprise est vicieuse.

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Nous nous frappons. Nos tentatives d’approche s’avèrent très mauvaises. À tous vouloir s’exprimer, nous nous faisons du mal. Alors les plus sages, ou plus craintifs, ne se servent plus de leurs bras, ils attendent qu’on entre en contact avec eux, mais ne provoquent plus de mouvements dangereux. Privés de nos têtes, il est très difficile de s’entendre. On compte sur nos instincts mais ceux-ci sont tellement primaires que les plus sanguins s’agitent davantage, dangereusement, pendant que les autres baissent les bras. Littéralement…

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Tout le monde a peur. On se décourage. Nous trouvons notre place, et n’en bougeons plus. La communication se fait de soi à soi. Le calme est revenu. Il arrive qu’il y ait un mouvement de panique mais il ne dure jamais bien longtemps. Nous avons maitrisé nos instincts, ou alors ceux-ci se sont tus. Nous voulons communiquer, mais nous ne créons que le chaos. Si un de nous avait gardé sa tête, il aurait pu nous diriger. Mais le projet exigeait de tous se ressembler. En ça, nous avons réussi. Nous sommes tous seuls, assis, sans tête, en batterie.

Photos: Jérôme Sussiau

Texte: Anthony Navale

Cachez moi.

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Je suis toujours nue chez moi. Je garde un peignoir sur une patère dans l’entrée au cas où on sonne, mais je ne supporte plus d’être habillée, même l’hiver. Un jour j’ai aperçu un voisin qui m’observait. Qu’il le fasse par plaisir ou par jugement était intolérable. Je n’avais pas à supporter son voyeurisme ou sa morale. Et je n’avais pas non plus à me terrer derrière des rideaux opaques. C’est pourquoi j’ai installé des fenêtres sans teint pour la journée et des rideaux plus épais pour le soir, là je n’avais pas le choix que d’y avoir recours. Il n’y a que chez moi que je le fais. 

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Mon voisin illustre parfaitement le paradoxe de notre société. La nudité attire la perversion, ou défie la bienséance. Dans les deux cas elle n’est pas tolérée et ne laisse pas indifférent. J’aimerais qu’on puisse être un peu plus détaché du goût des autres. L’indifférence n’est pas une absence de reconnaissance, c’est surtout la capacité à tolérer au plus haut point. La vie des autres ne m’intéresse pas, non pas par égocentrisme mais tout simplement parce qu’elle ne m’appartient pas. C’est du respect que d’ignorer. J’ai cette chance qu’on ait encore la liberté de pouvoir être nu chez soi, mais parfois je redoute qu’on me retire ce droit.

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Du coup, je défie intimement cette société qui ne tolère pas le nu, qui ne tolère pas le mouvement, qui a déterminé les limites du bizarre. Je bouge dans tous les sens, sur de la musique ou non, en faisant des sons inattendus ou des phrases sans logique. On pourrait analyser tout ça, mais je ne me donne pas en spectacle, je le fais pour moi. Le véritable spectacle se déroule dehors. On choisit son costume avant d’entrée en scène et de tenir son rôle. On ne s’est même pas emmerder à trouver un autre mot pour distinguer un costume de travail, d’un costume de scène. C’est dire à quel point il est entendu que nous jouons la comédie, dehors. Mettez-vous en culotte dans une rue et vous verrez la force de ces codes. La même culotte étant tolérée à la plage ou même dans un parc s’il fait chaud, allez comprendre pourquoi…

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Le comble vient de l’utilisation de la nudité. Déjà, elle n’existe pas sans la sexualité. La société ne fait pas la distinction. Nudité et pornographie sont liées, alors que c’est un raccourci. Il est très simple de se passer de l’un pour tomber dans l’autre. Et justement, on profite de cette névrose pour tout nous vendre. Le sexe peut tout vendre. On profite de cet interdit pour attirer l’attention. Certains seront franchement choqués pendant que d’autres seront ouvertement excités. Mais personne ne sera indifférent. Et c’est pourtant ce qu’il faudra une nouvelle fois, de l’indifférence et de l’honnêteté.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

 

De la pluie et du beau temps.

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L’orage arrive, et je suis un des seuls à avoir l’autorisation de sortir. Je suis un préposé aux orages. Nous avons chacun des restrictions ou des autorisations particulières. Au début, ils ont fonctionné au volontariat, pour savoir si jamais ça en arrangeait certains de pouvoir sortir quand il neige ou quand il grêle. Depuis c’est imposé et nous éduquons les enfants de façon à ce qu’ils s’adaptent à leur autorisation de sortie. Plus personne ne repense à l’époque où le ciel était supportable pour tous et que nous pouvions vivre dehors tout le temps.

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Seules les personnes souffrant d’allergies peuvent sortir lors de différents climats, à la seule condition que la pollution soit suffisamment basse, et que la saison ne véhicule pas de pollen. Autant dire qu’ils ne sortent pas si souvent que ça. La génération des volontaires en est arrivée à détester le climat qu’elle a choisi. Pour tous ceux qui ont choisi le soleil, et ils étaient nombreux, les fréquences de sortie se font de plus en plus rares, et la jalousie des autres alimentent le reste de leur temps. Position délicate. Ceux qui ont choisi la neige, par romantisme ou idiotie, se rendent compte de leur erreur. On aimait tous la neige de par son côté rare et exceptionnel, mais on savait tous que ça restait froid et invivable. La meilleure surprise reste certainement pour ceux à qui on a imposé la pluie. Ceux-là se sont rendu compte que nous n’étions effectivement pas en sucre et que l’air était certainement meilleur à ce moment-là. D’ailleurs les allergiques les accompagnent souvent. J’étais le seul à m’être porté volontaire pour l’orage.

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Tout le monde semblait surpris mais j’avais mes raisons. L’orage terrifie les gens. Pas moi. Je n’y étais pas plus habitué que les autres, mais je n’en avais pas peur. Tout le monde se fichait du beau temps ou de la pluie, puisque communs, la neige avait son statut particulier, mais l’orage terrifiait. Et c’est d’abord cette idée qui m’a plu. Non pas que je sois plus aventurier que les autres, mais j’aime ma solitude, alors sortir au moment des orages m’assurait une certaine tranquillité. J’ai aussitôt découvert les bienfaits de ce temps. C’est le plus riche. Je reste sec au début et il m’arrive parfois de ne pas être mouillé du tout. La lumière change beaucoup, et reste aléatoire d’une sortie à l’autre. Le soleil m’apparait même assez souvent. Le prisme de ce qui m’est possible est large et je le savoure à chaque fois, d’autant que les orages sont en forte augmentation. Si ça se trouve c’est moi qu’on va bientôt jalouser.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Signaler son amour.

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Je ne sers à rien. Je regarde les voitures en les laissant passer, en les laissant m’ignorer. Je ne sais plus depuis combien de temps je suis installé ici, mais on a décidé de faire de moi un objet immobile. Alors je m’exécute. Je ne bouge pas. Comme on me l’a demandé. Certains pourraient envier mon rôle, consistant à rester au bord d’une route pour laisser passer les autres qui s’activent sans cesse, bruyamment, nerveusement. Mais j’aimerais avoir été conçu comme eux, pouvoir bouger, pouvoir aller quelque part. Il m’arrive même de rêver qu’on me percute. Un accident qui m’apporterait un peu de distraction. Puisque j’ai déjà tout vu.   

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Au début c’était amusant. J’en ai vu de toutes les tailles et de toutes les couleurs ! C’était passionnant de les comparer, de voir leurs ressemblances, leurs défauts et leur vitesse mais on se rend vite compte qu’au final, toutes les voitures se valent. Elles ne font que passer. Il m’en fallait bien plus pour me sortir de mon ennui. Et puis elles cherchaient toutes à se ressembler. Elles étaient blanches ou noires, mais jamais de fantaisie, ou très rarement. Il n’y avait tellement plus de différences entre elles que mon ennui devint permanent. Jusqu’à ce que je la vois.  

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Elle arrivait à toute allure en faisant un bruit différent des autres ! Je crois qu’elle chantait ! Elle était magnifique. Sa couleur était puissante et les autres la laissaient passer avec un respect sans limite. Sa chanson leur imposait de lui laisser la route. Elle ne devait pas partager cette route avec les blanches et les noires, elle était en dehors de la portée ! Elle était conçue différemment, elle existait pour être visible, son existence devait être remarquable, et j’avais très peu de temps pour qu’elle me remarque à mon tour. 

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J’avais toujours fait la même chose jusque-là. J’étais resté immobile, à projeter cette lumière verte pour annoncer à tout le monde que tout allait bien, qu’il n’y avait pas de raison de s’arrêter. Mais elle, je souhaitais la stopper, je souhaitais attirer son attention différemment. Dans la panique de l’instant, je décidais de changer de couleur, et, pour être sûr de l’interpeler, j’adoptais la sienne, le rouge. Le message n’en serait que plus évident. Elle avait arrêté de chanter mais lorsque je devins comme elle, elle reprit son chant, très fort. Elle s’élançait vers moi ! Elle m’annonçait qu’elle m’avait vu ! Du moins, c’est ce que je croyais. Lorsqu’elle me passa devant, sans même freiner, je compris qu’elle était vraiment au-dessus des autres, et que personne ne pourrais jamais l’arrêter. Depuis, je passe au rouge quand je pense à elle.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Et comment va Alice?

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Il m’a proposé d’en prendre en pleine journée. C’est ce détail que je retiens. Je n’aurais jamais pensé prendre de la drogue en pleine journée. J’avais l’image facile du dealer en pleine nuit, ou du produit mis à votre insu dans votre verre lors d’une soirée. Mais un ami, en pleine journée, je ne l’avais pas vu venir. L’expérience, selon lui, n’était pas la quête de l’excès, ou de tenir éveiller plus longtemps, d’autant qu’en journée nous sommes plutôt habilités à rester éveillés, même sans drogue. Son idée était de rester dans les herbes hautes et contempler le ciel, pendant que des molécules feraient effet dans notre cerveau. Car c’est comme ça qu’il me l’a présenté : « ce ne sont que des molécules, avec un pouvoir magique ».  

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Le pouvoir consistait principalement à rendre les couleurs encore plus colorées. Un pouvoir très intéressant. L’avantage de ne pas être enfermé avec de la musique assourdissante m’a permis de percevoir beaucoup de choses. Je suis parti dans une analyse très intéressante du fait d’avoir envoyé à mon cerveau une nourriture inédite, et de constater comment il allait la digérer. Je lui demandais sans cesse s’il aimait les molécules. Il semblait apprécier fortement puisqu’il me renvoyait des images puissantes et apaisantes ! Sa perception des couleurs était nouvelle, et le résultat était merveilleux. Je me sentais beau. Ça aussi c’était inédit. Je n’avais jamais cherché à paraitre beau, mais mon cerveau me le proposait à présent. Mais la promesse de la beauté venait de cette nouvelle nourriture, et qui dit « nourriture » dit « digestion ». Celle-ci serait difficile.  

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Ma « digestion » fut effroyable. Après huit heures de couleurs vives et de beauté, j’enchainais trois jours de pluie et de triste réalité. C’était cher payé. Tout était à l’intérieur et je savais cette dépression factice, mais bien présente. Je devais attendre qu’elle s’en aille. Encore une histoire de molécules. Mon cerveau avait apprécié le repas et en redemandait. L’expérience avait été intéressante, mais cette descente en valait-elle vraiment la peine ? Je me consolais en imaginant Alice au retour du pays des merveilles. Avec ce qu’elle avait pris de champignons et de fioles magiques, sa dépression devait être définitive.   

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Depuis, le souvenir de la dépression est bien présent mais celui des couleurs intenses l’est tout autant. Je serais tenté d’y retourner pour les revoir, mais j’ai peur qu’une ombre les accompagne. Cette ombre qui nous accompagne tout le temps. Quand on découvre quelque chose, puis qu’on réalise qu’il y a toujours une contrepartie. C’est pour ça que l’on aime la nouveauté, elle ne présente aucune ombre de prime abord. Puis notre spontanéité est mise à mal quand on connait les risques que l’on prend. Du coup je m’accroche à mon souvenir de ces couleurs éclatantes. Il n’y a rien de plus rassurant qu’un souvenir, plutôt que de le gâcher en essayant de le reproduire. Je me souviendrai toujours d’avoir été beau.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale