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Les inoffensives.

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Je n’ai remarqué les vieilles qu’après m’être habitué à la chaleur. Cette ville si profondément installée dans le continent m’empêchait de respirer correctement pour la première fois. L’air n’était pas renouvelé aussi fréquemment qu’en bord de mer, et mes poumons ne connaissaient pas cette épaisseur. Une fois que je me suis adapté j’ai commencé à observer les habitants de cette ville. Les vieilles aussi étaient différentes. Chez nous, ce sont des figurantes, enrôlées dans leur routine. Ici, elles étaient beaucoup plus vives, défiantes, suspicieuses. Ce n’était pas l’étranger que j’étais qui les poussaient à me regarder comme ça, c’était une peur différente. Elles cachaient un secret. Les vieilles de cette ville étaient arrivées ici pour se cacher.

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Elles jouaient aux dames fatiguées pour qu’on ne puisse se douter de rien, mais seule leur peau l’était réellement, fatiguée. L’intensité de leur conversation et la vivacité de leurs regards ne trompaient pas. Elles avaient vécu autre chose. Elles avaient été des femmes fortes, des rebelles, des insoumises. Elles l’étaient encore. Mais une vieille doit renvoyer une image différente, rassurante, docile, et elles l’avaient compris. Elles s’étaient passé le mot. Cette ville à l’air étouffant les protégeait secrètement. Elles pouvaient continuer de se souvenir de leurs rebellions, de leurs histoires secrètes, de leurs libertés passées. Elles n’avaient pas à endosser le rôle faussement respecté que nous donnons à nos propres vieilles. Ce déguisement les préservait. Cependant, elles ne souhaitaient pas partager l’importance de ce qu’elles avaient vécu. Elles se méfiaient de nous.

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Celle-ci finit d’achever mes soupçons. Une commerçante habile ne bloquerait pas l’entrée de son magasin pour fumer, empêchant les potentiels clients de rentrer ou décourageant les passants de s’en approcher. Mais elle se foutait pas mal de son commerce. Ce n’était pas important pour elle. Elle semblait aussi réaliser que j’avais découvert leur mascarade. Son regard douteux était passé de la supplication de ne rien dire, à la menace. Elle ne me lâchait plus. J’étais pétrifié par l’aura de cette femme qui faisait semblant d’être âgée et d’en souffrir. Elle me dominait totalement. Afin de la rassurer, je m’approchais de son magasin, pour lui montrer que je ne fuirai pas. Je voulais lui dire que je respectais leur secret et que je reprenais mon rôle de touriste comme elles tenaient à leur rôle de vieilles inoffensives. Une idée idiote que d’entrer dans ce magasin. Vide évidemment. Ses derniers mots avant de me faire taire à jamais signifiaient certainement « tu en sais trop sur les vieilles de cette ville ».

Photos: Jérémy Brko

Texte: Anthony Navale

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Métaphysique champêtre.

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Depuis que nous vivons ici, je me sens mourir un peu plus. La vie à la campagne a ce charme de vous rendre une liberté et l’espace perdus en ville, pour ensuite finir de vous achever, dans un cadre plus confortable. À mon arrivée c’était forcément plaisant tout cet espace, mais j’étais déjà résigné à ne plus beaucoup me déplacer. Donc un peu plus ou un peu moins. Et puis, il fait toujours trop chaud ici.

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Il n’y a bien qu’elle que ça ne dérange pas. Toujours affalée au soleil depuis notre emménagement. Elle doit certainement vouloir réduire l’écart de nos espérances de vie en s’exposant ainsi. Elle sait que les hommes vivent moins longtemps que les femmes, alors elle crame la distance. Littéralement.

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Cache-cache. Ce jardin est tellement grand qu’il m’arrive de m’y perdre. « Cache-cache »… En quoi le fait de répéter deux fois un mot le transforme-t-il en jeu ? On pourrait simplement « jouer à se cacher ». On n’a pas donné un autre mot pour parler d’un « porte manteau » ou d’une « pince à linge ». C’est nommé par sa fonction. C’est simple. « Cache-cache » n’est que l’illustration de l’imagination des enfants. Qui se permettent tout. Ils agissent comme des adultes alcoolisés mais ça ne choque personne. Il me semble n’avoir jamais agi de la sorte. Mon enfance est trop lointaine. Enfin je crois.

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Mes meurtres eux sont restés secrets. J’ai réussi à lui cacher ce penchant sordide, tout en exploitant les capacités de ce jardin. « Cache-cache » je vous disais. Le calme de la campagne est favorable à cette activité. Certains dorment au soleil, d’autres dorment encore plus profondément sous la terre chauffée par le soleil. Je n’ai fait que les décaler un peu plus vers le bas en somme. Mais je ne m’en prendrais jamais à elle. Trop attaché.

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Il n’y a bien qu’ici que je suis au calme, au frais. Je ne fuis cet endroit que lorsqu’il y a des invités qui décident de faire un jeu pour se remettre du soleil qu’ils se sont infligés la journée. Je ne joue jamais avec eux, de toute façon on ne me propose jamais de jouer.

Sûrement un des avantages d’être un chat.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale