biographie

Le génie civil et la connerie ordinaire.

DSC_7287

J’imagine que nous avons dépassé le stade de la sélection naturelle. En ville, nous jouissons majoritairement d’un confort propice à la survie. Les intempéries sont maitrisées, les animaux sauvages ne sont plus une menace et même un idiot retrouve son chemin sans encombre. A une autre époque, on mourrait à la moindre inadvertance. Alors certes on peut se faire renverser d’avoir trop regardé son téléphone, et certains idiots croient encore qu’escalader une gouttière instable pourra amuser leurs amis, mais que voulez-vous ? La sélection naturelle s’en est gardé quelques-uns, même si elle semble à la retraite.

DSC_7187

Je pense que c’est ce qui m’agace le plus. Nous n’avons plus conscience de cette chance. Nous n’avons plus conscience que des génies ordinaires ont permis à des idiots de vivre en sécurité. Et par idiots je ne désigne pas ceux qui traversent les voies à la dernière minute en se croyant invincibles, je parle aussi des autres, dont je fais partie. Il est colossal le travail qui nous entoure. Des générations se sont succédé pour nous tracer des routes, de plus en plus lisses, nous creuser des tunnels, de plus en plus stables, nous offrir des véhicules de plus en plus rapides. Les idiots eux, sont toujours aussi lents. Surtout quand ils traversent les voies.

DSC_7180

Je m’arrête donc souvent devant cet immeuble. Sa forme et ses couleurs sont suffisamment surprenantes pour que même un idiot se rende compte qu’il n’a pas dû être simple de le construire. Et c’est particulièrement pour cela que je l’aime. Il nous rappelle que tout ce que nous utilisons aujourd’hui a été novateur avant de tomber dans l’usuel anonyme. Tout ce qui nous entoure a nécessité un effort, du travail. J’aime cet immeuble pour cet effort de mémoire auquel il nous pousse. Cela ne m’empêche pas d’être pessimiste le concernant. Non pas parce qu’il tombera dans la banalité comme tout le reste, mais parce qu’un jour, un idiot décidera de l’escalader à mains nues, et la sélection naturelle se rappellera à notre bon souvenir.

Photos: Monsieur Gac
Texte: Anthony Navale

Le voisin étrange.

P1070468

« Ne l’approchez surtout pas ! » Ses mises en garde ne s’accompagnaient jamais d’explication. Elle se contentait de nous effrayer à travers un ordre irrévocable. Ce voisin terrorisait ma mère, mais nous ne comprenions pas pourquoi. Ce n’était d’ailleurs pas de la terreur qu’elle éprouvait, mais plutôt du mépris. Son mépris n’étant pas communicatif, elle employait alors la terreur pour nous éloigner de ce voisin. C’est tellement plus simple de faire peur à un enfant que de lui expliquer nos raisons. Qu’elles étaient d’ailleurs les siennes ? Je décidai de l’espionner lors d’un de ces regroupements entres voisines bien-pensantes. Attroupées comme des poules, elles partageaient leur aversion pour ce personnage. C’était, selon elles, un pervers. Un danger pour le quartier, et pour les enfants. En quoi pouvait-il être dangereux ? C’était plutôt nous qui semblions dangereux si on en croyait ses réactions. À chaque fois qu’il voyait un enfant, il s’en allait, comme terrifié.

P1070469

Il avait un secret, et nous en étions certains. Sa tenue nous amusait, forcément. Mais il l’assumait tellement, que nous voyions au-delà du costume. Son accoutrement n’était pas si important. Il détournait notre attention pour qu’on ne s’intéresse pas à son secret. Alors les enfants du quartier décidèrent d’enquêter sur ce voisin mystérieux, bravant l’interdit des poules. Les plus audacieux arrivaient à avoir de vraies informations en s’infiltrant dans son jardin, pendant que les plus couards continuaient d’entretenir sa légende terrifiante avec des mensonges. Seule sa solitude était certaine. Personne ne venait le voir, si ce n’était notre espionnage récurrent. Les préoccupations des enfants sont bien différentes de celles des adultes et nous étions plus intéressés par ses habitudes culinaires ou ses heures de sortie que par ses situations sociale ou professionnelle. Il n’avait rien de dangereux, il s’habillait simplement différemment.

P1070470

Quand ils sont venus le chercher, nos mères étaient bouleversées. Les mères d’un quartier réagissent toujours à l’unisson, aussi bien dans les interdictions transmises aux gamins que dans leurs émotions. Le « pervers » était devenu en l’espace d’un instant un « pauvre homme qui avait eu une vie minable ». Elles ne savaient rien de lui et osaient porter un nouveau jugement alors qu’il venait de nous quitter. Je n’avais d’ailleurs pas compris qu’il était mort. Pour moi, une voiture plus longue que les autres était simplement une voiture plus longue que les autres. Une fois le principe du corbillard enseigné, j’étais pris de regrets. La voiture trop longue emportait son secret. J’aurais voulu avoir le courage d’aller lui parler, lui demander si sa vie avait effectivement été triste. Si ça l’avait amusé de nous chasser de son jardin et comprendre pourquoi il s’habillait comme ça. Je ne connais même pas son nom. Ils l’avaient retiré de la boite aux lettres avant que je n’apprenne à lire.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

De mon temps.

le pré3

Mes idées et ma vie appartiennent au passé. La véritable sagesse a été d’accepter cela. J’ai longtemps pensé que mon expérience justifiait les conseils que je pouvais donner aux jeunes générations. Mais ça n’était que de l’arrogance. Je ne supportais simplement pas de voir mon mode de vie se flétrir et ne servir à personne. Désormais je ne partage mon expérience et mes souvenirs qu’à ceux qui me sollicitent. Sinon, je laisse les choses grandir d’elles-mêmes pendant que je m’efforce de vieillir.

le pré2

C’est en faisant ma vaisselle que j’ai compris cela. J’ai ennuyé tout le monde avec mes histoires. Elles ne sont qu’un amas d’informations duquel on ne peut rien tirer pour sa propre expérience. Du coup, je ne nettoie plus qu’une seule tasse à l’heure du thé. La seule heure où potentiellement on venait me rendre visite. L’assiette du souper, j’y étais habitué, mais cette tasse seule m’a profondément blessé. Du fond de son évier, elle semblait me dire qu’elle se sentait seule. Une tasse et un homme ne sont faits pour se tenir compagnie.

le pre1

Je me suis cru sage, j’ai pensé que ma génération avait toutes les raisons de se considérer unique et merveilleuse. Qu’elle était au sommet de la connaissance et que tout ce qui s’en suivrait, ne serait que déchéance et pâles copies… Puis j’ai repensé à ma mère, très pieuse, qui me tenait un discours assuré, alors que je le trouvais désuet et borné. D’ailleurs, rien de ce qu’elle m’avait prédit n’est arrivé. En regardant nos descendants, on trouve cela pénible. Pénible pour eux de devoir supporter une société toujours plus compliquée, toujours plus superficielle, toujours plus rapide. Alors qu’en réalité, il nous est pénible de nous sentir inadaptés, et de constater qu’ils s’en accommodent parfaitement. Plutôt que de m’ouvrir sur le monde, d’écouter leurs histoires et d’accepter leur vérité, je me suis renfermé sur les miennes. Seul, avec ma tasse, je me sens centenaire, alors que je n’en ai même pas la moitié.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Tout est grave.

Tout est grave 1

Il m’a piqué. Je l’ai entendu puis je l’ai senti. Ma main se déforme sous la piqure, mais la fatigue m’empêche d’ouvrir les yeux pour vérifier. De toute façon, même si ma main est difforme, elle ne le sera plus au matin, puisque c’est encore la fatigue qui trouble ma perception. Quand je dors, la réalité est augmentée. Ma perception est trop forte. Tout est grave. Tout est lourd. Tout est triste. Ce moustique me veut du mal. Il veut m’utiliser, se servir de moi, profiter de ma faiblesse, de mon sommeil. Et au réveil, il ne redeviendra qu’un moustique nocturne. Le reste, par contre, me voudra du mal.

Tout est grave 2

J’aperçois les choses, mais je n’y prête plus attention. Tout est flou. Tout est gris. Tout est lourd. La machine à café m’empêche de me concentrer. Son bruit m’insupporte. Mais si je ne l’actionnais pas, je ne pourrais même pas sortir de chez moi. Je dois subir son vacarme pour obtenir son jus et paraitre éveillé. Encore du marchandage, de la manipulation. Je regarde dehors pour ne pas la regarder. Et il me semble qu’elle le sait, et qu’elle ajuste son bruit pour m’assourdir davantage. Une fois qu’elle se tait, je la soupçonne encore d’avoir altéré le goût du café. Pour se venger.

Tout est grave 3

Une fois dehors, la lumière est trop forte. Elle se jette sur moi, elle m’empêche de disparaitre. Elle veut qu’on me voie et ça fonctionne. Cette gamine, loin d’être innocente, me nargue. Je l’amuse. Sa jeunesse lui donne le temps d’observer. Son ignorance lui donne le temps de juger. Me juger. Et elle ne s’en prive pas. En la croisant, je me suis senti vieux, tellement loin d’elle. Tout lui appartient, elle pense avoir raison et n’en souffre aucunement. Au contraire, elle semble forte, l’insolente. Et elle s’amuse de voir que les vieux ont baissé les bras, pour mieux lui laisser la place. Ne t’impatiente pas, ignorante, je serai parti bien assez vite.

Tout est grave 4

Tout va très vite. La nuit est déjà là et le rythme de décélère pas. Les autres continuent de courir, de foncer. Seule ma vitesse n’est pas adaptée. Je reste lent, inattentif. Je me rappelle de l’époque où je ne dénotais pas. Ma cadence était correcte. Pourquoi ai-je décidé de ralentir ? À peine la question se pose que déjà elle m’épuise. La réponse ne m’intéresse plus. Je sais parfaitement ce qu’il m’est arrivé. J’avais les clefs pour le supporter. Mais mon émotion est trop forte. Tout est grave. Tout est lourd. Tout est triste. Je retourne servir de repas nocturne, avant de retrouver mes ennemis diurnes.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Pourquoi irais-je ailleurs?

10405802_10203251070189172_1703001823_n

De tout ce que j’ai pu voir dans ma vie, je crois que seul cet endroit n’a pas changé. Sa constance me rassure. J’y viens dès que possible. Des éléments aussi basiques que l’eau, la roche et l’air m’apaisent. J’ai tout vécu sur cette plage. Les premières blessures, les premiers dangers, l’apaisement de la chaleur du soleil. Tout ce que vous vivez ensuite n’a pas la même force. Enfant, vous manquez de vous noyer, et vous souhaitez y retourner. Vieux, vous ne tentez plus rien. Le seul endroit où je souhaite retourner, c’est ici.

10385954_10203251069869164_1276442249_o

Les lieux de notre enfance ont cette force. Il n’y a qu’à cette époque de notre vie que le décor est important. Ensuite vous subirez des endroits, serez surpris par d’autres, mais seuls ceux de votre jeunesse auront du caractère et une émotion. Chaque mètre carré de cette plage possède une histoire, un souvenir précis. Je m’y vois partout, à des âges différents. Une multitude de moi. Je cours, joue, nage, dors et pleure. Ailleurs, je ne m’y retrouve jamais.

10358800_10203251070109170_1407511634_o

Cette femme qui réprimande son enfant n’a rien compris. Il fallait le laisser faire, aller au bout de sa bêtise. Il aurait appris quelque chose d’important, quelque chose qui resterait pour toujours. Il se serait souvenu de cette plage, comme moi. Cette plage commençait à s’installer dans sa mémoire et elle l’en a empêché. Banalisant cet instant, le remplaçant par une vulgaire leçon… Pour peu que ces gens soient de passage, jamais cet enfant n’aura ce décor ancré à vie. Mais je suis bien présomptueux de la juger, moi qui n’aurai jamais d’enfant.

10409822_10203251070029168_775552933_n

J’ai toujours tout choisi dans ma vie. Et renoncer à me reproduire était assez simple. Je m’étais sorti miraculeusement de mes expériences, je ne me voyais pas refaire le même parcours au travers d’un autre dont j’aurais la responsabilité. Je me suis débrouillé jusque-là, rien ne me dit que je réitérerais cet exploit. Donc je continue de choisir. Tout comme ma fin. Je l’ai choisie, sur cette plage. Le seul endroit qui ait du sens à mes yeux. Elle m’a façonné, elle me verra partir. J’irai me baigner une dernière fois, et ne ressortirai pas de l’eau. Ajoutant ainsi une nouvelle image de moi dans ce décor. Un vieil homme qui va se baigner, nageant bien plus loin que le petit garçon qu’il était.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

La bibliothèque d’ivoire.

Image

Il m’arrive de me voir dans le miroir. Et je dis bien « voir » et non « regarder ». On se regarde uniquement pour plaire aux autres, jauger nos prochaines interactions avec le monde, on essaie de percevoir ce qui va et ce qui ne va pas sur notre visage dans le seul but de paraitre présentable. On ne se voit jamais. Et pourtant ça m’arrive. Je reste bloqué devant la glace et je me vois. Je vois ce visage, ces traits, cette boite crânienne qui m’appartiennent. Je les vois tels qu’ils sont. Ils m’accompagnent tout le temps, même quand je ne pense plus à eux. C’est ce que je suis vraiment, et pas forcément ce que je veux montrer. Je suis d’ailleurs certainement le seul à ne pas connaitre mes véritables expressions. Pas celles que je joue devant le miroir pour les autres, mais celles que je leur offre réellement. Inversement, ce qu’il y a dans cette boîte, je suis le seul à vraiment le connaitre. 

Image

À l’intérieur, j’emmagasine. Mon visage pourra sembler expressif ou non, à l’intérieur il n’y a jamais de temps mort. J’aime à croire que j’ai une bibliothèque immense à l’intérieur de mon crâne. Celle-ci me permet de ranger les souvenirs à côté des émotions, de mettre mes désirs sur des étagères inaccessibles et de laisser trainer parterre les livres de mes angoisses. Parfois dans le tourment, je visualise une tornade dans cette bibliothèque, où tout se mélange, ou les feuilles rares et les reliures précieuses se fracassent contre les peurs griffonnées et les questions annotées. Je ne sais pas si mon visage, le véritable, est la bonne vitrine de cette bibliothèque. 

Image

Je pense qu’on peut y avoir accès, même sans communiquer. La bibliothèque est trop grande pour rester confinée à l’intérieur de cette boîte. Et c’est là qu’intervient mon vrai visage. Pas celui que je regarde, mais celui que je vois. Je ne maitrise pas toutes mes expressions. Je n’anticipe pas tous mes sourires, ni leur intensité. J’essaie juste de remettre de l’ordre en permanence dans ma bibliothèque en espérant donner envie aux autres de la découvrir. Par contre la démarche s’inverse, eux doivent regarder mon visage, pas simplement le voir.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

 

Sa féminité.

Image

La féminité m’a attiré très vite parce qu’elle m’était interdite. Tout ce qui nous est interdit nous attire, on le sait parfaitement. Mais comment se soumettre à une interdiction dont la personne qui en est exempte semble si fière ? Car elle adorait sa féminité. Elle s’en était appropriée tous les codes, et même dans l’excès, elle semblait comblée. Sa personnalité s’articulait autour de cela. Sans maquillage ou sans tenue convenable, elle n’était qu’un fantôme. Nous ne pouvions pas la voir, elle fuyait nos regards. Mais dès qu’elle était prête, nous ne pouvions plus nous en détourner. 

Image

Je bravais l’interdit petit à petit. Je me suis essayé à des jeux facilement dissimulables. La gestuelle tout d’abord. Cette délicatesse, très souvent inutile et fastidieuse dans la moindre entreprise, s’appliquait sur mon corps sans artifices. Puis j’en suis venu à appliquer ses artifices sur mon corps. Le rouge à lèvres tout d’abord, quelques vêtements à l’occasion, mais, même si ces derniers n’étaient pas à ma taille, il me manquait quelque chose. J’ai d’abord cru que ça venait des cheveux, ma coupe de garçon m’empêchait d’atteindre cette féminité. Puis en voyant des femmes aux cheveux courts, j’ai compris que je n’avais pas saisi ce qui était le plus puissant. Le regard. 

Image

Les yeux de celles qui se prennent au jeu de la féminité ont un pouvoir et une malédiction. Ce regard appuyé, forcé et maquillé est perçant, insoutenable et envoutant. Par contre, l’excès de produits ou l’habitude d’être soumis à cette puissance le fatiguent et le ternissent une fois dénudé. Le fantôme réapparait, pour vouloir disparaitre. Dès que j’eu compris ce stratagème, je m’employais à me l’adapter. Et ça fonctionnait. Mon regard obtenait une nouvelle force, une facilité de déplacement pour atteindre mes cibles. C’est aussi là que je compris les limites de la féminité. Car sans maquillage, mon regard restait puissant, car je l’avais forgé sans ça, je n’avais pas fondé ma personnalité sur ça. La superficialité me dégoutât instantanément, et je décidais de n’aimer que les regards nus.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

À 1000 marches du sol.

Image

Je n’avais pas choisi de vivre au dernier étage, mais le fait d’avoir de l’argent me l’imposait. Il n’y a qu’au dernier étage que les appartements, tellement grands, ne partagent pas leur palier avec d’autres habitants. J’y vivais seul. L’étage était à moi. Au-delà de la vue magnifique qu’offre une habitation au 30ème niveau d’une tour, j’ai aussi l’incroyable avantage de ne pas avoir à subir le bruit d’un voisin du dessus. Je n’avais qu’une vague conscience de mon voisinage lorsque je prenais l’ascenseur. Jusqu’à ce que ce dernier tombe en panne.  

Image

Le dernier étage d’une tour a des avantages certains. Je suis assuré de ne pas être cambriolé, ou dérangé par des prospecteurs de toute sorte. L’inconvénient reste donc le temps que met l’ascenseur à arriver en bas. Surtout aux heures d’affluence. Un jour j’ai eu le malheur de le prendre au même horaire que celui où les enfants vont à l’école. Vingt-huit pauses dans la descente pour que chaque étage nous livre son bambin bruyant. J’avais perdu mon temps et mes tympans. Depuis je prévois mon agenda en fonction de l’affluence de l’ascenseur. Mais cette panne me fit découvrir que souffrir des oreilles n’était rien comparé à la souffrance que mes jambes allaient subir en passant par l’escalier. Et même si ça reste une descente, elle comprenait presque 1000 marches.  

Image

Dans mon périple, je devais faire des pauses. Les cinq premiers niveaux franchis me laissèrent croire que finalement la descente serait simple, mais arrivé au 20ème étage, mon optimisme avait fait un sacré régime. Je restai un instant sur le palier du 20ème. Comme prévu, il y avait plusieurs portes pour plusieurs habitations. Et je ne connaissais strictement rien de ces gens dont je partageais l’adresse. Au mieux j’avais supporté un de leurs gamins dans l’ascenseur, mais je vivais entouré d’inconnus. J’ai déjà été plus sympathique avec des gens croisés dans la rue qu’avec ceux qui dorment à quelques mètres de mon propre lit. Cette réflexion me mettait mal à l’aise. Je n’avais aucune idée de ce qui se passait prêt de moi. Les murs nous permettent de créer nos mondes, même si ces quelques centimètres de béton n’ont pas conscience de leur étanchéité. Chez moi, ma conscience se limite aux pièces qui m’appartiennent. Et pourtant, sous mes pieds, d’autres en fond de même se foutant éperdument de moi.   

Image

Depuis cette panne d’ascenseur, bien qu’il ait été réparé, je reproduis assez fréquemment cette descente par l’escalier. Même si l’exercice est éprouvant, il me permet de me resituer. Il me permet aussi d’apprécier correctement la technologie qui nous est offerte via l’ascenseur. Nous lui sommes si peu reconnaissants. Ce périple me rappelle aussi que je ne suis pas seul. Non pas que j’aie besoin de combler ma solitude, tout va bien d’un point de vue privé, mais justement, ma vie privée n’est pas la vie. Je peux continuer de vivre pour moi, entre mes murs, mais je serais idiot d’ignorer le monde qui m’entoure. Je reste entre mes murs pour me reposer, mais la vie est ailleurs, et passe par l’escalier.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Regarder ses regards.

Image

Il semblait vouloir autre chose. Je ne lui suffisais plus. Il restait prêt de moi mais je ne lui suffisais plus. C’est peut-être la suite logique des choses. On devient tout l’un pour l’autre et puis finalement on réalise que nos besoins sont plus grands que l’autre. « Tout » n’est pas suffisant. Il faut davantage, il faut ailleurs. Le plus difficile est de se résigner à laisser l’autre regarder ailleurs, autre chose. Mais pour qu’il soit bien, j’allais le laisser faire.

Image

J’avais beau lui avoir donné cette liberté, il restait toujours là, prêt de moi. Et continuait de regarder ailleurs. Il n’y allait pas. Que devais-je faire ? Le garder prêt de moi, alors qu’il rêve d’autres choses, est égoïste. Peut-être n’a-t-il pas besoin de moi pour reprendre cette liberté, du coup il n’attend pas après ma bénédiction, mais compte bien le faire de lui-même, quand il le souhaitera, sans se soucier de moi ? J’étais incapable de voir que finalement, cet état lui allait bien, et que c’est moi qui ne trouvais plus la sérénité. Je pensais pour lui, et je pensais mal.

Image

J’étais dans l’erreur. Il regardait ailleurs pour profiter davantage de ce qu’il avait. Il ne regardait pas plus loin pour ne plus me voir, mais pour constater que tout allait bien pour lui, chez nous. Il n’était pas question d’herbe plus verte ou de ciel moins couvert ailleurs, mais plutôt de nous prévenir des orages. J’avais peur de ne plus être « tout » pour lui, alors qu’il en était assuré et ne faisait que s’en convaincre par ses regards ailleurs. Peu importe leur direction, son attention était sur nous.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Je suis dans le train.

Image

Je ne rate jamais mes trains. Je suis toujours en avance. Cette habitude m’a permis d’observer précisément les gares. Et il n’y a rien de plus vivant qu’une gare. Tout le monde a quelque chose à y faire. À chaque heure, cette foule va être éclatée dans tout le pays, retrouver des personnes proches ou en perdre. Nous sommes tous réunis au même endroit dans l’attente de vivre quelque chose, de plus ou moins passionnant. Ceux qui attendent quelqu’un vont forcément passer un moment inédit, ne serait-ce que par l’absence de cette personne. Ceux qui rentrent auront certainement des choses à raconter, des habitudes à reprendre ou simplement une lessive à faire. Mais les plus chanceux, à mon sens, sont ceux qui partent. Et aujourd’hui je suis chanceux.

Image

Que ce soit pour un weekend romantique, un enterrement ou une obligation professionnelle, mon voyage en train se déroule toujours de la même façon. Ce rituel me passionne. J’observe d’abord mes compagnons de voyage. Je m’amuse toujours à me demander si les passagers autour de moi seraient à la hauteur d’un casting de film catastrophe s’il nous en arrivait une, de catastrophe. Ensuite, je ne sors aucune de mes affaires tant que nous n’avons pas quitté la ville et sa banlieue. J’observe les gens dehors. Cette femme attend-elle un train pour simplement aller faire des courses ? Ces personnes n’ont-elles pas d’autre endroit pour trainer que la gare ? Ce garçon fuira-t-il un jour cette petite ville, comme je l’ai fait à son âge ?

Image

Après avoir inventé la vie de ceux qui m’entourent, je reprends en main mon voyage. Un voyage est ce qu’on en fait. Un bébé pourra s’époumoner à vos côtés, il vous suffit d’anticiper ce scénario. Je suis particulièrement serein dans un train, bébé à bord ou non. Lorsqu’on achète son billet, on ne s’intéresse qu’à l’heure de départ, et à celle d’arrivée. On se fout de savoir ce qu’il se passera entre ces deux horaires. Et c’est là que la sérénité intervient. On n’attend rien de vous pendant cette période. Vous n’avez pour seule mission que de vous rendre d’un point à un autre. Entre ces deux points, vous lisez ce que vous voulez, vous écoutez ce que vous voulez, vous pensez à ce que vous voulez. Vous êtes dans un temps mort. Même votre situation géographique vous est inconnue. On ne peut pas vous déranger, vous êtes en transit.

Image

Les paysages vous renvoient à cette condition. Vous êtes dans une zone sans nom, sans habitants. Votre vie est suspendue un instant. Vous pouvez avoir les pires soucis de votre existence, il vous suffit de vous hypnotiser en regardant dehors. Les voyages en train sont une petite thérapie. Une parenthèse avant d’arriver et de prendre un nouveau rôle dans la gare de votre destination. Cette fois-ci, je jouerai celui qui revient.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale