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Supporter un orgasme.

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La première fois était inconfortable. Il fallait le faire, je ne pouvais plus repousser. J’ai longtemps été observateur de ma propre sexualité. Ou plutôt celle des autres avec moi. Je ne leur prêtais mon corps que pour mieux les observer. C’était donc ça, le sexe. La belle affaire. Il ne s’y passait pas grand-chose, l’excitation me semblait plus stimulée par l’interdit que par l’acte en lui-même. Il n’y avait rien de nouveau. Rien qui ne différait de ma sexualité solitaire, en termes de sensation. Je faisais plaisir à quelqu’un plus que ça ne me plaisait réellement. Jusqu’à ce que je considérerai comme mon premier orgasme.

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« La première fois ». Je déteste ce terme. Pour tout. C’est ce genre de sacralisation qui nous fout la pression. Pour tout. On s’en fout de la première fois. Surtout si ce n’est pas la dernière. Mon « premier » orgasme me marque puisqu’il contrastait enfin avec le reste de ma sexualité jusqu’alors. Je m’amusais des bruits que faisaient mes partenaires en en simulant à mon tour. Sauf que ce jour-là j’ai à mon tour fait un bruit ridicule, incontrôlé. Je m’étais laissé aller et n’avais pas cherché à contrôler ou observer, je n’ai pas eu le temps de réfléchir. J’ai alors compris le côté instinctif de ma sexualité. L’écart entre mes fantasmes et mes sensations. Je n’accuserai pas mes amants d’avant. C’est moi qui étais à blâmer. Du moins ce que j’avais bien voulu croire sur la sexualité.

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On en fait des tonnes. On ne parle que de ça tout en la rendant tabou. On se mêle de celle des autres. Une compétition s’est même instaurée. Merveilleux… La frustration, le manque, la gravité n’entraînent que des perversions. À quoi bon limiter le sexe ? Tant que les participants sont consentants doit on se soucier du reste ? J’ai observé mes partenaires avec le jugement qu’on m’avait inculqué. Juger le plaisir, on nous l’apprend rapidement. Je ne me suis laissé aller qu’après avoir analysé leurs gémissements, leur souffle. Si j’avais d’abord cherché à ressentir plutôt qu’à comprendre, j’aurais certainement combiné mes deux premières fois.

Photos: Jérôme Sussiau

Texte: Anthony Navale

Les enfants seuls.

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Je suis surpris quand il n’y a aucun enfant au parc. Même quand ils sont censés être à l’école, il y en a toujours deux ou trois qui ont convaincu leurs parents qu’ils étaient malades. Ils auraient ensuite réussi à les faire se déplacer au parc. Même malades. Les parents perdent le sens commun à force de les entendre hurler ou sont-ils de base disposés à se soumettre à ces mini-eux ? C’est la sensation que j’ai quand un adulte se débat avec ses mômes. Un esclave deux fois plus grand que ses maîtres. Ils enfantent, se sentant tout puissants et aptes à transmettre un savoir certain. Mais ils oublient qu’ils n’ont pas affaire à des personnes sensées. Ils sont confrontés à une nouvelle version d’eux-mêmes. Version jeune, énergique et sauvage.

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En soit les enfants ne me dérangent pas. Ils n’ont rien demandé, comme moi avant eux, et ne cherchent qu’à tester ce qui s’offre à eux. Par contre, je suis captivé par l’incapacité des parents. Certains doivent parfaitement se débrouiller, mais ceux-là ne font pas de bruit alors on n’y fait pas attention. Par contre ceux qui courent, se débattent et crient sont particulièrement intéressants. Ils ont voulu jouer et ils ont perdu. Leur dignité déjà. Se faire foutre de sa gueule en public par sa propre descendance a quelque chose d’ironique. C’est assumer son échec. Comment peut-on croire qu’ils découvrent ce qu’est un enfant ? Ils se sentent uniques en ayant réussi à faire gonfler un ventre, mais ça leur est monté à la tête. Les enfants le sentent et retournent le pouvoir contre leurs aînés. Ce putsch intergénérationnel, jamais je n’aurai la force de me l’infliger.

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Je resterai un animal solitaire. Fier d’observer, mais ne prenant pas part au jeu de la reproduction. Certains voient ça comme une mission naturelle de repeupler la terre sans limite. Ce sont les mêmes qui se prennent pour un demi-dieu quand ils réalisent à quel point le corps humain est magique de pouvoir donner la vie. Il n’y a pas de nombre assez gros pour comptabiliser le nombre d’humains nés avant eux et pourtant ils se sentent uniques et porteurs d’une mission à chaque copulation prolifique. Ils en profitent ensuite pour me reprocher de ne pas faire mon devoir d’humain digne de ce nom. J’ai la prétention de pouvoir transmettre sans enfanter. La volonté du moins. Mes idées ne viennent pas de mes propres parents, pas toutes. Elles viennent d’observateurs, d’animaux solitaires. La parenté est une chose, la transmission en est une autre. Plutôt que de gober n’importe quoi, j’observe. Je ne ferai peut être jamais rien d’autre que d’observer. Parfois un enfant réalise que je le regarde faire une connerie. Souvent ça l’amuse et, en m’adressant un sourire complice, il fout un coup de pied à sa mère.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Les papillons dans le ventre.

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Dîner 1 : Je savais que la conversation serait clairsemée. Je ne me souviens même plus de mon dernier tête à tête. Mes mains sont moites. Je n’ai même pas envie de manger. Ça ne passerait pas. Je cherche quelque chose à raconter mais même le silence est mignon. On sait que ce n’est pas grave s’il ne se passe rien d’autre que l’affection. Cette affection qui s’installe solidement. Malgré nous. Les instants silencieux ne nous gênent pas puisque nous sommes certains que nous nous raconterons tout bientôt. Toujours.

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Dîner 247 : Nous avons passé un cap hier. J’ai pété bruyamment et ça n’a provoqué aucune réaction chez l’autre. Malgré l’aspect naturel de la chose, elles sont peu nombreuses les personnes nous ayant entendu aussi intimement. Ça n’a rien de glorieux pourtant. Je suis même un peu triste. J’aurais aimé qu’on en rit ensemble, qu’on soit gêné ensemble. Et pourtant le cap était passé. Plus de secret. Plus de barrière. Plus de limite. Nous digérons impunément côte à côte. Quoique. Nous le paierons peut être un jour.

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Dîner 860 : Je savais que la conversation serait clairsemée. Annoncer que je m’en vais refroidirait forcément nos échanges. Peu de réactions. Pour une fois nos pensées se tournent vers le même sujet. Enfin je crois. Quand nous étions silencieux, nous pensions à nos obligations ou nos véritables envies. Cette fois, en nous taisant, nous nous disons au revoir. À moins que nos envies ne soient déjà notre nouvelle priorité. Mon ventre me fait mal. J’ai trop mangé et je n’ose plus bouger. Je repense à notre premier dîner. Je ne me souviens plus de ce que nous avions bu. Quelque chose de cher. Peut-être. Depuis nous économisions même sur les boissons. C’était surement notre erreur. Nous faire mal au ventre avec de mauvaises boissons.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Avancer pour avancer.

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L’évolution va nous tuer. Simplement. Nous partons de rien, ou de si peu. Nous avançons, dans le seul but de ne pas rester sur place. C’est ça l’évolution, avancer, ne pas rester statique. La moindre expérience s’accroche. On tire des leçons. On voit nos semblables mourir. On tire de nouvelles leçons. De là on apprend à reconnaitre les dangers, à éviter les morts ridicules de nos semblables. On va développer nos corps pour éviter les pièges.

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Certains seront plus alertes au monde dans lequel nous évoluons. Développer notre ouïe, dissimuler nos corps, augmenter notre vision, chacun sa technique. Ceci dit, je pense que développer ses crocs sera plus efficace que se déguiser génétiquement en feuille ou en branche, mais là encore ce n’est que mon expérience qui me pousse à croire ça. Les phasmes sont certainement plus robustes que nous. Dans un sens. J’imagine. Quoiqu’il en soit, de nouveaux outils se mettent à disposition pour continuer notre transhumance évolutive. Parce qu’il faut bien l’avouer, nous évoluons, certes, mais nous évoluons pour rien.

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L’agressivité viendra. Prendre conscience de la mort facile et des dangers alentours, tout en commençant à réaliser que les autres aussi évoluent, ne pourra que nous rendre agressifs. C’est une forme d’évolution. S’armer pour la survie. Tant qu’on va de l’avant il vaut mieux montrer les dents plutôt que de les serrer. Notre avancée se transforme en course. Côtes à côtes à évoluer, nous réalisons que les autres accélèrent, nous dépassent et la morale n’y pourra pas grand-chose, un coup de patte ou de crocs nous permet de continuer à avancer en tête. La violence viendra et restera.

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Bien qu’il n’y ait aucun but à évoluer, nous continuerons de nous y affairer. L’agressivité, intégrée dans le processus, nous poussera à la frénésie, à la performance. Nous ne nous arrêterons plus. Nos capteurs des débuts seront éteints. Nous nous serons engagé dans une voie sans fin, sans but, mais rapide et féroce. Et c’est là que l’évolution nous aura piégés. Parce qu’il y a une fin à notre route. Notre propre fin. Le chemin tracé servira aux lambins que nous avons jugés inoffensifs par le passé, ils se rueront à leur tour sur nos restes. À leur rythme. Les cafards nous marcheront dessus, jusqu’à ce que d’autres les ensevelissent également. L’évolution nous tuera tous.

Photos: Jérôme Sussiau

Texte: Anthony Navale

Les yeux au ciel.

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Je plisse encore un peu les yeux quand un bruit strident surgit. Je sais que ça ne me fera pas l’entendre moins, mais ça reste un réflexe. Plisser les yeux doit refermer les oreilles, même un peu, si on le fait tous. Mais je ne sais plus si on le fait tous. Je ne regarde plus personne. Je n’entends plus que les bruits stridents, et parfois même, ils ne me surprennent plus. Il m’aura fallu passer par l’irritabilité extrême, puis le dégoût et enfin l’insouciance pour désormais me foutre parfaitement de ce qui m’entoure. Les visages sont flous, les sons atténués, mes expressions mortes. Même quand on se colle à moi dans les transports, je m’en fous. Quelques odeurs parfois me font plisser les yeux. Le rapport entre mes yeux, mon ouïe et mon odorat reste mystérieux. Tous se plissent dans un rejet.

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Je ne vois plus les images non plus. On nous a foutu des réclames sous le nez, sous les pieds, dans les oreilles et même sur nous. Quels cons de mettre un vêtement comportant le nom de la marque en gros ! Des hommes sandwichs consentants, même pas payés, ayant eux-mêmes donné l’argent. Ça me rendait dingue. Alors j’ai peu à peu arrêté de les regarder. Les pubs figées ou humaines. J’étais tout le temps en colère. Quand on se met en colère, cela se retourne contre nous. Elle se rabat sur vous. Vous vous épuisez à vous énerver et au final tout retombe, votre colère se transforme en ennui, l’indifférence vous sauve, vous apaise. Rien d’autre ne vous apaise. Lui peut être.

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Son regard et son sourire détruisent les voiles que je me suis mis. L’ennui, l’indifférence, la préservation, il les brûle. Cette douceur cherche profondément en moi. Ce sourire apaise tout. Jamais il ne déclenchera de colère. Quoique. Parfois je m’emporte de ne plus le voir, de le savoir loin, à ne pas penser à moi, mais il suffit que je le vois à nouveau, pour ne pas me recroqueviller dans l’indifférence. Je l’accuse secrètement de charmer tout le monde, il se foutrait de moi, il ne chercherait qu’à constater son propre pouvoir, mais encore une fois, un regard m’ôte toute suspicion. Il est désarmant. Littéralement. Ce mot a été inventé pour ses regards, ils me font poser les armes qui m’ont pris du temps à affuter. Il me bouleverse. Je retrouve des émotions oubliées. La surprise, l’incertitude, l’excitation. Heureusement que je suis blasé pour le reste, sinon ses regards m’auraient tué, plus jeune, plus sensible.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Fleurs en papier.

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J’ai d’abord écrit, en très grande quantité. « Noir sur blanc » évoque la force et la pureté d’un propos. On écrit pour se faire entendre, pour leur apprendre. Je pensais que l’écrit les intéresserait. Qu’ils resteraient curieux et qu’ils prendraient le temps de lire. Je dissertais, je divaguais, j’inventais et j’espérais. J’en étais venu à l’écriture comme d’autres tombent amoureux d’une fleur, par hasard. Le chaos des évènements nous met nez à nez avec cette fleur et le reste se fait de lui-même. Mon espoir reposait sur cette suite logique dans le chaos. J’en étais venu à écrire, quelqu’un en arriverait à me lire, provoquant en lui une force, un élan, le poussant lui-même à penser, à créer. Cette dynamique me semblait puissante et prometteuse. Mais le noir et blanc n’était pas attirant. Ils ne lisaient plus.

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J’ai alors mis de la couleur. L’idée m’est venue des fleurs, encore. Nous les observons tout d’abord grâce à leurs couleurs, et mes mots en manquaient cruellement. J’ai donc décidé de rendre mes textes plus floraux, comme des bouquets qui nous attirent avant même d’en apprécier le détail. Malgré ma démarche bucolique, je me lançais malgré moi dans du marketing. Puisqu’ils ne lisaient pas, je les attirais au mieux vers mes mots. Je m’adaptais à leur désintérêt. La forme devait servir le fond, mais ce dernier s’appauvrissait. L’énergie passée à colorer le tout se prenait sur celle nécessaire aux idées de qualité. L’emballage des mots ne devenait qu’une promesse. Leur couleur imposait une vision, alors que je ne souhaitais qu’être une impulsion. J’apportais un produit fini alors que je souhaitais simplement être une matière première. La couleur avait tué les mots.

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Je décidais donc de ne plus employer de mots. Mes supports seraient désormais des images, des couleurs. Je m’adresserais à ces ignorants comme on s’adresse à des enfants débiles ! Ils ne veulent plus faire l’effort de lire ? Ils souhaitent ingérer du prémâché ? Je leur en donnerai ! Ils ne penseront plus, ils collectionneront des pensées toutes faites, mettront côte à côte des informations sans distinction de pertinence, sans hiérarchie d’importance. Où se trouve celui que je voulais toucher ? Qui tombera sur ces fleurs d’idées ? Ils ne veulent plus penser. Ils ne veulent plus lire. Ils ne semblent même plus apercevoir mes images. Ils passent devant et vivent, ignorants.

Photos: Jérôme Sussiau

Texte: Anthony Navale

Le lapin, le lapin !

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J’ai évolué d’un coup. Très vite. Les humains ne semblaient pas prêts à accepter une espèce à intelligence équivalente. Et pourtant, j’ai su leur montrer que même un lapin pouvait atteindre leur degré d’évolution et de communication. La nature est capable de choses surprenantes en termes d’adaptation. J’ai certainement évolué très vite pour rééquilibrer la balance des espèces. Le monopole humain devenait embarrassant. Personnellement je ne me souviens de rien, si ce n’est un constat permanent : je suis né, j’étais différent, je grandissais trop, je faisais peur, et surtout, je comprenais ce qui se tramait. Ce qui m’a sauvé a certainement été de pouvoir entrer rapidement en communication avec les humains, pour désamorcer leurs craintes et leur expliquer que me disséquer ne servirait à rien, dans un premier temps. « Apprenez un maximum de mon vivant, je léguerai mon corps à la science… » Pas tellement le choix.

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Me voilà donc seul, obligé de vivre comme les humains. Le plus pénible ce sont les comptes rendus quotidiens. Devoir expliquer ce qu’on ressent en permanence est d’un ennui. Je ne sais même plus si j’éprouve véritablement une émotion ou si je me force pour leur faire plaisir. D’autant qu’ils m’ont interdit de travailler, pour ne pas m’épuiser, pour savoir combien de temps mon corps tiendrait véritablement. C’est absurde. Aucun humain ne fout rien de sa journée dans le but de durer longtemps. Ils courent tous comme des tarés. Je pense même que certains tiennent le coup grâce à leurs activités. Ils feraient mieux de m’imposer leur rythme s’ils souhaitent une véritable comparaison. Du coup je fume en cachette. Ça me permet de fausser un peu leurs résultats. Ça me rapproche un peu de leurs habitudes contre nature. Fumer, c’est contre nature. Qui a eu l’idée de sécher une plante pour l’effriter puis l’enrouler et allumer le tube en papier pour en aspirer de la fumée ? C’est absurde. Et ils m’imposent de vivre au plus près du naturel pour une base de données qui de toute façon ne concordera en rien avec leur mode de vie ? Les cons.

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Même s’ils sont globalement cons, j’en apprends bien plus sur eux qu’eux sur moi. Les moins cons d’entre eux écrivent. C’est pratique. Leur évolution semble avoir été plus progressive que la mienne, ce qui les empêche d’avoir le recul nécessaire sur leur condition. Certains sont convaincus de ne pas être des animaux ! La majorité même ! C’est amusant. C’est prétentieux. Mais ça explique énormément de choses. Leurs craintes vis-à-vis de moi déjà. La peur d’un être semblable ou supérieur leur est insupportable. Ils se rassurent en m’imposant leur mode de vie, qu’ils pensent parfait. Si je ne me rebelle pas, ou si je ne deviens pas fou, ils croiront avoir raison. Alors que je ne suis plus assez bête pour imaginer survivre seul en me les mettant à dos. « Etre bête » encore une belle preuve de leur arrogance et du respect qu’ils portent aux autres. Au final ils m’ont offert la vie dont ils rêvent tous : ne rien foutre tout en étant le centre d’attention de tout le monde. J’ai au moins compris ça, et j’en profite.

Photos: Jérôme Sussiau

Texte: Anthony Navale

Souvenirs de Nantes.

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Souvenirs de Nantes. Lundi 16h34

Bonjour Adrien,

Je suppose que tu te souviens de moi. Nous avions passé quelques soirées ensemble lors de ton passage à Nantes, il y a plusieurs années. Anthony, de Nantes.

Je t’ai d’abord cherché sur les réseaux sociaux, mais tu dois avoir pris un pseudo comme beaucoup le font. À moins que tu n’y sois pas. Je préfèrerais que tu n’y sois pas plutôt que de ne pas assumer ton nom. Autant jouer le jeu.

Du coup je t’écris par mail, comme à l’époque. L’époque où le mobile n’était pas systématique et ou le mail remplaçait le courrier, on trouvait ça génial d’économiser sur les timbres… J’espère aussi que tu n’as pas changé d’adresse mail, bien que plus personne n’utilise ce serveur. Qui sait ? Tu t’y connectes parfois par hasard, pour voir tes vieux échanges, nos vieux échanges. Si jamais je ne reçois pas de message d’erreur, j’espèrerai que tu le lises, même bien plus tard. C’est un peu une bouteille à la mer que j’envoie là. Une bouteille électronique…

J’ai repensé à toi ce weekend. En aérant ma chambre, le froid et le parfum de l’air m’ont rappelé un de nos matins, ensemble. On avait trainé à sortir du lit et la chambre sentait fort la cigarette. On avait eu le courage d’ouvrir la fenêtre en plein hiver parce que le ciel était très clair. Ça m’a rappelé qu’en une semaine, le temps de ton séjour, nous avions déjà des habitudes. À l’époque je m’en fichais pas mal, mais désormais je réalise que cette relation était parfaite. Nous en connaissions la fin dès le début, s’affranchissant des questions d’avenir, de projets et même de jalousie. J’étais content de me lever prêt de toi, de te sentir encore endormi, de ne pas aller au travail sans en être inquiet. Je ne te l’avais pas dit mais je n’étais pas du tout en vacances à l’époque. Je voulais profiter de cette semaine à fond, avant que tu ne repartes.

J’espère que tu vas bien. Toujours en couple ou à cumuler des semaines différentes à chaque fois. Pour ma part j’ai vécu beaucoup de choses, j’ai tenté de me poser, j’ai continué les amours éphémères, dont tu as été un des pionniers. Je n’étais pas débutant mais certaines relations se retiennent. Tu étais le premier marqueur de ma vie émotionnelle. On les enchaine, les marqueurs, ceux qui restent pour toujours, pour de bonnes ou mauvaises raisons. Ils se distinguent des oubliés, par définition.

Plus je t’écris, plus je me demande pourquoi je le fais. J’ai dû vouloir te rendre réel à nouveau. Je suis devenu quelqu’un qui fait des bilans, pour comprendre sa vie. Et tu es ressorti lors d’un bilan. Tu as été plus important que prévu et je t’en remercie.

Ce message ne sera peut-être pas lu, mais au moins, je t’aurais remercié. Ça doit quand même compter des remerciements écrits et non lus.

Je t’embrasse.

Anthony Navale

Souvenir 2. Mardi 11h47

La bonne nouvelle du jour : je n’ai pas reçu de message d’erreur suite à l’envoi de mon mail précédent ! La mauvaise : tu ne l’as pas lu. Ou pire ! Tu l’as lu et tu n’as pas pris le temps de répondre.

T’envoyer ce message me semblait libérateur, mais ça m’a tout simplement replongé dans cette semaine passée avec toi. Je ne pense qu’à ça. C’était une semaine à proprement parler, une semaine sans son weekend. Tu es parti le samedi matin, donc quelques heures de samedi ça ne compte pas comme un weekend. Et puisque nous ne nous étions vu qu’en fin d’après-midi le lundi, le peu d’heures du samedi compensaient celles manquantes au premier jour.

Ce lundi tu es venu me parler, sur cette gigantesque terrasse nantaise d’où j’hésitais à partir à cause du froid de fin de journée. Mais comme je t’avais repéré, je luttais encore un peu. Gagné. Tu as pris ton verre (un martini dont j’ai immédiatement détesté l’odeur) et tu t’es installé à ma table. Ton sac déjà bien rangé sous ta chaise, tu m’as demandé si tu pouvais te joindre à moi. J’ai répondu « visiblement » et tu n’as même pas relevé mon ironie. Tu as commencé à décrire cette place, m’expliquer que tu ne connaissais pas bien Nantes, que tu étais de passage pour une semaine, qu’il t’avait semblé me reconnaitre alors que finalement je ne te rappelais qu’un visage familier (tu m’étonnes).

Je ne sais pas si aujourd’hui je me laisserais accoster aussi facilement. Je suis devenu trop flippé. Et puis maintenant on reste à sa place, on passe par une application sur son téléphone pour accoster quelqu’un. On trouve toujours un moyen pour s’approcher sans s’approcher. Mais toi tu ne doutais de rien, je n’avais pas peur à l’époque et ces applications n’existaient pas. Sous couvert de jouer au touriste, tu m’as demandé s’il y avait des quartiers sympas à visiter, et évidemment mon quartier était incontournable dans le centre-ville. J’habite là. C’est joli. C’est la porte de mon immeuble. Je peux visiter aussi ? Ok.

Notre première nuit ensemble. Je ne réalise que maintenant que c’est toi qui as tout dirigé. J’ai eu l’impression de beaucoup parler, puisque je m’étais transformé en guide touristique inventant l’histoire de la ville et de ses quartiers, mais je n’en savais pas plus sur toi. Au réveil, j’ignorais même que je te reverrai. Un peu comme maintenant quand je t’écris tout ça. Je ne sais pas si tu le verras.

Anthony

Souvenir 3. Mercredi 16h04

Ça m’amuse d’envoyer notre histoire sur une boite mail qui ne fonctionnera peut-être plus jamais. J’étais convaincu qu’il y avait une équipe de ménage sur internet qui se débarrassait de tout ce qui ne servait à rien, mais elle doit être occupée ailleurs. Notre histoire deviendra le trésor d’une chasse virtuelle, qu’aucune carte ne pourra localiser. J’aurais tout écrit ici et personne, même toi, ne saura où la chercher !

En toute logique, j’en suis à la deuxième nuit de notre semaine ensemble. Le premier matin, tu m’avais laissé ton numéro sur un papier de mon bureau. Je t’en voulais d’avoir utilisé la feuille d’un de mes dessins en cours tout en étant content que tu l’aies fait. Je déchirai proprement le bout de feuille en essayant de ne pas abimer le dessin et rangeai le papier dans mon portefeuille. On n’avait pas encore le réflexe d’enregistrer les numéros dans nos téléphones, on conservait encore des papiers et des photos d’identité sur soi. Ceci dit, je ne crois pas que mon téléphone de l’époque était capable de faire des photos. Je ne sais plus.

Pour le coup, je ne t’avais pas appelé. Mon mardi fut assez banal, je suis allé bosser, on m’a fait remarquer que je n’avais pas l’air d’avoir beaucoup dormi, je luttais pour rester éveillé.

Je suis repassé par la terrasse où je t’avais rencontré en espérant t’apercevoir à la même place, buvant un martini dégueulasse. Encore une fois tu me faisais ressentir de la déception, puisque tu n’y étais pas, et de la satisfaction puisque ce n’était pas un de tes rituels pour draguer. À moins que tu ne sois déjà parti de la terrasse avec quelqu’un d’autre pour visiter la ville…

Je t’accusais injustement puisque tu t’étais posé à une autre terrasse. Celle en bas de chez moi. Un restau minable qui ne sert habituellement pas de boisson sans repas. Mais tu avais dû les convaincre de te faire plaisir, comme tu l’avais fait avec moi. Je n’ai pas posé de questions, ma fatigue s’est envolée, tu m’as suivi et nous sommes retournés directement dans mon appartement.

Le mercredi matin, tu ne te levais pas pour aller à ta formation ou que sais-je. Tu me demandais si je devais aller travailler, et je te mentis que non, que j’étais en vacances. Je devais rester avec toi, puisque tu étais revenu. Comme il nous restait 3 nuits avant ton départ, je me rendais le plus disponible possible.

Le mercredi fut la journée où notre seul contact avec l’extérieur fut le fait d’ouvrir la fenêtre pour aérer la chambre. Le dessin que je n’avais pas terminé et que tu avais toi-même gribouillé avant que je le découpe s’était envolé, glissant derrière mon bureau. Je ne t’ai pas répondu quand tu m’as demandé pourquoi je souriais. Ce dessin était voué à ne jamais être achevé.

Anthony

Sans objet. Vendredi 01h37

Je sors de soirée. Je viens de vérifier pour la 13ème fois si tu m’avais répondu. Je fais le malin, je prétends que je me fous que tu répondes ou non mais ça me fait chier. Ça me fait chier de repenser à cette semaine alors que tu l’as certainement oubliée. Ça me fait chier d’avoir repensé à ta vieille adresse mail alors que je pourrais te contacter autrement. Je me suis mis à penser à toi sans raison et maintenant ça m’obsède. Je voyais cette semaine ensemble comme un petit souvenir mais maintenant j’ai l’impression de la revivre en temps réel. C’est putain de long une semaine en temps réel ! Je m’excite tout seul, bourré, et toi tu t’en fous.

Souvenir 4 ou 5. Vendredi 15h20

Il me semblait bien t’avoir écrit hier soir. Je ne savais plus si je l’avais rêvé ou non. J’en tenais une bonne. Désolé pour ce mail alcoolisé. Quand on y pense, c’est amusant : peu importe le moyen de communication, on arrive toujours à l’utiliser, même bourré. Si j’avais eu ton numéro je t’aurais laissé un message, s’il avait fallu faire des signaux de fumée je l’aurais fait sans me bruler malgré mon état. Je n’avais que ton vieux mail, alors je t’ai écrit un mail. L’alcool nous fait perdre notre dignité mais pas le sens pratique. L’inverse aurait été préférable.

Quoiqu’il en soit tu te doutes que je me retrouve dans une situation inédite. Je pense à toi. Bien plus que je ne le souhaiterais.

Et je bois toujours un peu trop. Déjà le jeudi de ton séjour tu t’en étais rendu compte. Tu avais un pot de départ avec les gens de ton stage ou de ta formation, je ne sais plus. Le jeudi matin tu m’avais annoncé que nous ne nous verrions pas à cause de ça. J’avais laissé tomber mon travail cette semaine-là et toi tu honorais un diner ridicule avec des gens dont tu te contrefoutais ! Bon d’accord, tu ne découvres que maintenant que j’avais séché le boulot, mais le principe est le même, il ne nous restait que deux nuits et tu en supprimais une. Du coup je suis sorti et j’ai bu. Je n’avais simplement pas prévu que tu reviennes après ton diner. Toi non plus à mon avis. Mais c’était plus fort que toi il faut croire. On s’est engueulé ce soir-là comme s’engueulent les vieux couples. Je n’étais pas le seul à avoir bu, tu avais trouvé un moyen pour supporter ton diner. Tu m’avais répété que je n’avais pas à m’attacher à toi, que de toute façon tu partirais et que ma réaction était ridicule, celle d’un enfant. Mais j’étais un enfant. J’avais le droit de vote mais j’étais incapable de me gérer. Sentimentalement tu étais ma première relation. Et surtout, si ce n’était pas important pour toi, avec le recul, je me rends compte que tu n’aurais pas réagi comme ça. Désormais quand quelque chose m’indiffère, je ne réagis pas. Tu me reprochais ce que tu ressentais. Tu étais revenu le jeudi soir parce tu savais qu’une nuit de plus ne se refusait pas. Même si on s’est engueulé, tu es resté. Nous nous étions permis cette dispute parce que nous savions qu’il resterait une dernière nuit après celle-ci. La nuit du vendredi. Que je te raconterai demain.

Anthony

Souvenir 6. Samedi 10h02

Cette dernière nuit fut décevante. Désolé de te le dire comme ça mais sincèrement, j’ai trouvé ça nul. On a joué la sécurité. J’espérais un bouquet final, j’espérais de la surprise, j’espérais que tu restes. Mais non, j’ai juste eu droit à un best of. C’était déjà bien, mais réussir à choper des habitudes en une semaine, il faut le faire.

J’avais passé ma journée à redouter cette nuit et le lendemain matin, mais une fois que nous y étions ça me semblait beaucoup plus simple. J’étais reposé de cette semaine de congés improvisée. Je ne m’inquiétais pas quant à notre avenir puisque tu m’avais dit que nous échangerions assez souvent, c’est d’ailleurs le vendredi soir, avant de dormir que tu m’as noté ton adresse mail, cette adresse mail périmée sur un bout de papier (aucun dessin détruit cette fois ci, ne t’en fais pas). Tu préférais prendre le temps d’écrire des mails plutôt que d’envoyer des messages ou de parler au téléphone. Je n’ai compris qu’après pourquoi.

Tu es parti un peu vite, je t’avais mis en retard. La suite tu la connais, tu l’as peut-être même encore dans l’historique de nos échanges. Les bons souvenirs, les banalités, les informations évasives, puis ton mariage. En soit tu menais la vie que tu voulais, je n’avais pas à juger.

Tu m’avais posé des tonnes de questions sur ma famille, sur mon départ, pourquoi ils m’avaient rejeté, pourquoi je n’avais pas lutté. Je suis toujours sans nouvelles d’eux, je me gère un peu mieux. Pendant un moment j’ai voulu reprendre contact avec eux. Savoir si le temps nous aurait tous apaisé. Mais finalement je possède suffisamment d’informations pour savoir que je n’arriverai pas à les côtoyer. Et c’est aussi un peu de ta faute.

Merci pour cette semaine passée ensemble. Je ne l’oublierai jamais. Visiblement.

Si jamais vous êtes toujours mariés, embrasse ma sœur.

Texte: Anthony Navale

Projet: http://www.laconstellationdadrien.fr/

Taisez-vous.

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On m’interdit d’être seul. Souvent, je cherche un endroit qui me plait où je n’aurai besoin de parler à personne. J’ai besoin de ne parler à personne, pour avancer dans mes réflexions. Je réfléchis énormément, il n’y a pas un sujet que je souhaite laisser de côté, c’est important de réfléchir, de comprendre, de me comprendre, alors je me force à ne rien dire, ne rien faire, pour qu’au bout de quelques minutes mon esprit s’évade. Ces évasions sont des quêtes de solutions. Mais ils m’empêchent d’être seul. Je trouve un endroit tranquille, mais les autres, n’ayant certainement pas envie de réfléchir, viennent m’y déranger.

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Elle s’inquiète pour moi. Mon mutisme la dérange. Elle doit croire que je vais faire une connerie alors que je n’aspire qu’au silence. Elle me fait rire ceci dit. Ça doit la laisser croire que j’en ai besoin. C’est pour ça qu’elle se permet de m’interrompre. Mais quand je ris je ne réfléchis plus, et les sujets s’accumulent. Du coup je me retiens de rire, pour qu’elle comprenne que j’ai besoin de calme. C’est un véritable besoin. Si les choses ne sont pas à leur place, dans ma tête, dans mes réflexions, je suis perdu. Tout se mélange, tout est grave et rien n’est important. Je n’arrive pas à calmer la tempête de questions et le bordel de réflexion en dehors du silence. Elle ne comprend pas que sa présence déclenche la tempête.

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Lui a compris. Il ne se résigne pas à me laisser seul mais au moins il a adopté mon attitude. Il me parlait au début, mais il s’est tu petit à petit. Je ne sais pas s’il affronte ses propres démons ou s’il s’ennuie mais il respecte mon rituel, et je me fous pas mal de savoir comment il occupe son temps à mes côtés. Au début il me perturbait à se planter comme ça à côté de moi, je me disais qu’il attendait, qu’il me pressait. Mais à force j’ai constaté qu’il me stimulait. Il me force à avancer dans mes réflexions. Il me coache dans mon silence, pour le rendre productif. Sa présence est aussi une sécurité. Il me pousse à aller plus loin sur des sujets délicats, me permettant de revenir vers lui si je me fais peur tout seul.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

À mes premiers amis.

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Je me souviens de vous. Nous étions soudés. Cette famille choisie nous rendait plus forts, ensemble ou séparément. Vous m’appreniez à m’aimer et je vous aidais à vous comprendre. Après avoir erré seuls, nous nous sommes reconnus. Il nous fallait marcher côte à côte dans les mêmes endroits pour montrer la force de notre amitié. Notre groupe était populaire, les gens nous enviaient. Nous avions simplement trouvé le moyen d’être heureux malgré nos peurs puisque que nous nous les gardions respectivement. Les enfants échangent leurs bonbons par préférence de couleur. Tu aimes les bleus je préfère les roses. Gérer ton traumatisme était facile pour moi puisqu’il ne m’appartenait pas, pendant qu’un autre gérait mes craintes. Nous parlions tout le temps, nous riions tout le temps. Nous étions puissants. La chimie n’explique en rien que tant de faibles solitaires soient si fort ensemble.

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Une fois apaisés de nos traumatismes, nous avons commencé à nous émanciper. D’aucuns attendaient des discordes au sein de notre groupe expliquant l’éloignement mais il n’y en eu jamais. Les points de vue et les expériences, elles, ont eu raison de notre unité. Nous nous étions pansé mutuellement, il nous fallait penser désormais. Chacun était sorti de son adolescence bouleversante grâce aux autres. Armés, nous pouvions enfin retourner dans le monde où nous n’étions pas seuls. On ne s’est pas menti en déclarant que nous serions amis pour la vie, la seule chose qui ne fonctionne plus c’est de marcher en permanence côte à côte. Mais nous nous souvenons parfaitement de ce que nous nous devons. Ce groupe nous a poussés à nous aimer. Par un subtil jeu de miroirs, nous avons apprivoisés nos propres reflets.

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Certains sont désormais partis, plus loin ou plus vite que les autres. Ces autres ont besoin de garder des liens, mêmes fragiles, mêmes très fin, pour se souvenir, pour avoir une main accrochée à un souvenir précis, pour se rappeler de ce fil qui les relie à l’unité passée. Personne n’est triste de n’avoir plus ou peu de nouvelles des absents. La tristesse serait d’oublier ces moments, ces rires, ces peurs apaisées. Mais puisque tout le monde en a fait la base de sa vie, alors rien n’est triste. Nous étions amis à une période où nous étions fragiles. Survivre à soi-même, grâce aux autres. Je suis parti le plus loin, le plus vite. Mais je ne vous oublie jamais, j’étais certainement le plus peureux, et je vous dois de ne plus en souffrir. Je vous aimais au quotidien et désormais, je vous aime pour ce que je vis aujourd’hui.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale