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Harmonie cervicale.

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Elle me les brise. À chaque fois qu’on est obligées de passer un moment ensemble, elle fait tout pour m’ignorer. Je me croirais à un match de tennis, condamnée à suivre la balle des yeux, sans jamais pouvoir m’en détourner, elle, subissant le même sort. Mais nous n’avons rien à regarder, ce diner est chiant à mourir. Je ne sais pas comment elle fait pour savoir où ma tête tournera pour mieux l’éviter. Elle semble se calquer sur mes mouvements. A défaut de communiquer, nous bougeons en harmonie. Si je me tourne brusquement elle risquerait de réussir à tourner tout aussi vite, m’empêchant de lui demander : que penses-tu de moi ?

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Elle me les brise. À chaque fois que je tourne la tête pour lui parler, elle me fuit. C’est comme si nous étions à un défilé de mode et que nous suivions les mannequins sans avoir l’autorisation d’échanger nos avis. Si encore elle me fuyait calmement, mais non, elle semble attendre le dernier instant pour m’imiter. C’est pénible. D’autant que ces diners sont fréquents et qu’aujourd’hui, j’aurais aimé lui parler un peu plus que d’habitude. Pourquoi m’évite-t-elle alors que nous sommes toujours côte à côte ? Le spectacle doit être étrange pour quelqu’un qui nous observe.

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Elles me les brisent. Je fais tout pour qu’elles se retrouvent côte à côte à chaque fois mais rien n’y fait. Elles s’ignorent royalement. Pire ! Elles ont élevé l’ignorance au rang d’épreuve physique ! Leur routine est bien rodée, elles se déplacent de la même façon, regarde la même personne au même moment comme des félins attirés par la même proie, sans jamais prêter attention à l’autre prédateur. Je pourrais me satisfaire de leur attitude commune, mais puisque c’est pour s’ignorer, je ne peux m’en réjouir. Elles doivent bien se foutre de savoir si ça préoccupe quelqu’un leur petit jeu. J’aimerais leur en parler, mais je suis comme hypnotisée par l’harmonie de leur mouvement, je m’y suis habituée, j’ai désormais peur de briser ce rythme.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

De chez moi au cinéma.

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Il y fait toujours froid à cause du vent. Les longues lignes droites de matériaux durs favorisent ses courants. Malgré ce froid je ne peux m’empêcher d’y passer du temps. Ce décor est incroyable. Mélange de verre, de bois et de fer. C’est très grand. Chaque fenêtre abrite un bureau. Je ne sais absolument pas ce qu’il s’y passe alors souvent j’imagine la vue depuis là-haut. J’imagine aussi qu’on n’y travaille pas vraiment, qu’on a simplement réussi à grimper pour avoir une meilleure perspective que celle qui nous est donnée en bas, où on entend résonner nos pas.

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Selon l’heure de mes traversées, le décor est inquiétant ou apaisant, mais toujours cinématographique. Aventures nocturnes ou scènes plus douces. Parfois, j’y attends un rendez-vous imaginaire, au ralenti dès que la silhouette attendue se rapprocherait en se protégeant des courants d’air qui ne m’atteignent plus dans le coin où je me suis réfugié. Quand on me demande mes endroits favoris, je peine à répondre, je ne fais pas de classements de mes goûts ; mais à chaque fois que je me retrouve sur l’esplanade de la Bibliothèque François Mitterrand, je regrette de ne pas y avoir pensé rapidement.

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On ne peut assister à un instant rare que lorsque l’on est habitué à un lieu. Si quelque chose de surprenant arrivait où je ne suis jamais allé, je ne saurais dire si c’est exceptionnel ou inhérent à l’endroit. Ce jour-là, je savais que j’assistais à un phénomène exceptionnel. Un bruit arrivait à dépasser le son de la musique dans mes oreilles. Un bruit fort et indéterminable. Comme des feuilles sèches qu’on frotterait prêt de vos oreilles. J’ai su d’où ça venait en voyant des gens s’arrêter au-dessus du trou qui fait le centre de cette place. Les arbres souterrains de cette cour intérieure semblaient chanter. Arrivé au niveau des badauds, je constatais qu’il s’agissait de milliers d’oiseaux qui avaient fait escale dans cette forêt atypique. Je m’étais toujours demandé où se posaient ces nuages de volatiles quand j’en apercevais, et j’assistais à un de leurs rassemblement. Ils communiquaient bruyamment. Ils devaient mettre en place leur plan de vol, avant de redevenir ce nuage vif, noir et compact que d’autres verraient en action. Puis le silence. Un silence soudain, surprenant, nous forçant à échanger des regards avec mes voisins aussi surpris que moi. Nous avons tous sursauté quand le cortège s’est mis en mouvement. La forêt s’est clairsemée et le ciel s’est chargé de ces milliers d’oiseaux. Mon imagination d’aventures dans ce lieu n’a jamais dépassé la magie de cet instant.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Un amour plutôt précis.

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Avant de tomber amoureux, je suis d’abord tombé. Se casser la gueule dans une cabine d’essayage est quand même idiot, mais je le suis aussi. Mon idiotie je l’attribue à ma maladresse, quelqu’un de maladroit possède forcément quelque chose d’idiot. C’est donc en essayant de retirer mon pantalon pour en essayer un autre que je suis, encore une fois, tombé, et de là, enchainement de cascades, c’est mon regard qui est tombé sur elle ; du moins sur ses pieds, encore munis de leurs chaussures. J’en suis tombé amoureux, de ses pieds, alors que d’elle je m’en foutais éperdument. Étalé sur le carrelage de ma cabine étroite, je décidais de les admirer encore un peu.

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J’étais soulagé de voir que le pantalon qu’elle essayait lui allait. Il lui allait forcément puisque ses pieds n’étaient pas camouflés. Je me serais relevé plus vite si toutefois elle les avait recouverts. Mais je les apercevais toujours. Ma nuque commençait à me faire souffrir, mais je ne m’en souciais pas trop. Il fallait que je profite de la perfection de sa peau, sa blancheur. Rien qu’en la regardant, on devinait sa douceur. C’est rare de pouvoir toucher quelque chose rien qu’avec la pensée et la force du désir… Je n’avais de toute façon que la possibilité de la toucher en pensées, la réalité incluant que le reste de sa personne soit présent et consentant. Je savais qu’elle ne me plairait pas. Il est encore plus rare de construire une relation avec une personne pour une seule partie de son corps. Rare ou complexe. Mais je savais qu’elle ne me plairait pas en entier.

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Je l’ai compris en voyant ses mains rejoindre ses chevilles pour ajuster le bas de son nouveau pantalon. Elles me décevaient déjà. J’ai eu la même déception que lorsqu’on apprécie le profil de quelqu’un dans un lieu public et qu’on réalise, une fois de face, que la personne ne ressemble absolument pas à ce que son profil nous laissait imaginer. Là je savais que ses pieds étaient l’exception de sa personne. Elle n’avait pas besoin d’en prendre soin, elle ne devait même pas avoir conscience de leur pouvoir de séduction. Puisque j’étais le seul à m’en soucier et que je ne pourrai jamais les honorer correctement, j’entrepris de me relever. Je sortis de la cabine à toute allure pour être sûr de ne pas la croiser en entier. Ça aurait été comme croiser quelqu’un qu’on a aimé au bras d’un autre.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

J’y abîmais mes mains.

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Maintenant j’observe les détails. Le décor de mon enfance me revient à travers ses détails. Petit je ne m’attardais sur rien, je fonçais. La chaleur et la nature étaient secondaires à mes aventures et mes préoccupations de petit garçon. Je ne savais pas que je ne verrai jamais cet arbre ailleurs, je me fichais de ne sentir ce parfum qu’ici. Désormais, c’est l’inverse. Mes jeux et mes réflexions d’enfant sont flous mais le décor est intact, l’odeur boisée, la terre trop sèche… Ce lieu était riche, mais il m’aura fallu partir pour m’en rendre compte. En m’habituant à l’odeur des villes, à leur bruit, à ma routine, j’ai rangé l’ambiance de ma jeunesse dans un coin de mes sensations, lui permettant de ressortir intacte quand j’y retourne.

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Cet endroit me terrorisait. Je me cachais de prédateurs imaginaires, m’inventant des courses poursuites folles. Lorsqu’un véritable prédateur se présentait à moi, une guêpe ou une sauterelle gigantesque, je restais pétrifié de terreur. Je ne bronche désormais plus quand un bus manque de me percuter alors que je suis concentré sur mon téléphone. Je ne sursaute même pas quand une horde de pigeons s’envole brusquement. Ma peur d’enfant s’est, elle aussi, estompée. Ma vie semblait plus importante alors. Je me mettais au défi, je réalisais les dangers qui me guettaient. Aujourd’hui, je n’ai absolument plus peur des sauterelles. Je ne sais même pas à quand remonte mon dernier face à face avec une d’entre elles.

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Mes aventures enfantines ont disparu lorsqu’on m’a forcé à prendre un job d’été dans la région. Je me retrouvais à exploiter mon terrain de jeu. Mettez n’importe quelle tâche ingrate sur un lieu que vous appréciez pour en perdre le goût du plaisir. Je cherchais toujours à m’amuser mais la rentabilité ne laissait aucune place à l’imagination. Enfant, je perdais mon temps à jouer, adolescent, je perdais mon temps à être efficace. D’un point de vue personnel, je n’en retirais strictement rien. On se sent utile après une journée de travail, mais finalement nous ne nous sommes rien apporté. Devenir servile n’est pas une force de caractère ou une situation satisfaisante. Jouer était bien plus épanouissant, mais c’est un privilège d’enfant. En occident du moins. Je suis ensuite parti définitivement, développer ma servilité ailleurs.

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Puisque je ne reviens que pour de tristes occasions, je suis content de pouvoir faire appel à mes souvenirs. L’endroit ne change pas, ses saisons conservent leur rythme, les sauterelles continuent de se reproduire. Je ne sais pas combien de temps elles vivent, la génération actuelle n’a certainement pas connu celle qui m’a persécuté quand j’étais petit. Finalement je n’y laisserai aucune trace dans ce paysage. Tous les fruits ramassés et les branches arrachées ont repoussé. Par contre, cet endroit a laissé une trace sur moi. Littéralement. Un jour d’ennui, je regardais la paume de ma main. Une cicatrice blanche, là depuis toujours me semblait il, me rappela ce jour où enfant, dans une course imaginaire pour ma survie, je suis tombé, m’ouvrant la main. Le sang séché mélangé à la terre m’avait fasciné. Désormais, cette cicatrice me semble plus chaleureuse et moins anonyme.

Photos: Stéphane Chéreau

Texte: Anthony Navale

Ça ira puisqu’il fait beau.

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Tu profitais d’une balade pour me quitter. Un lieu clos nous aurait contraints à briser quelque chose ou à écourter les arguments pour en sortir au plus vite. La promenade nous permettait des pauses dans l’échange, de respirer correctement, de se donner une contenance pour se remettre d’une critique en regardant au loin. Et tes reproches nous promettaient une balade longue et pénible. Tu avais une liste, préparée depuis longtemps, à me débiter. Preuve que tu avais déjà prévu notre déclin pour commencer à en récolter les indices. Tu m’assommais pour avoir raison. Mais le ciel ce soir-là, me donnait encore plus de force. En t’écoutant je le regardais, et je t’aurais quitté si tu ne l’avais pas fait. Tu n’as jamais apprécié le spectacle qui s’offrait à nous lors de cette rupture.

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C’est ressorti dans ta litanie, mon côté rêveur. Je riais trop, je m’échappais trop, je chantais trop. L’ironie dans tout ça est que tu étais un artiste, élitiste, esthète qui se voulait garant de la beauté universelle. À aucun moment tu n’as vu le ciel se teinter d’orange et de violet. À aucun moment tu n’as vu la nature t’offrir davantage que cette science-fiction qui te passionne. Tu t’écoutais comme toujours. Le principal reproche ne me concernait finalement pas, puisqu’en somme j’avais simplement échoué à endosser le rôle que tu m’avais choisis. J’avais pris l’habitude de t’entendre sans t’écouter. Ne t’arrêtant jamais de parler, je savais quand je devais réagir pour te donner l’impression de te comprendre. Mais je n’avais plus à t’écouter, à quoi bon te laisser m’enterrer après m’avoir tué. Ça ne me concernait plus.

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Je t’ai laissé partir. Tu restais perplexe devant mon absence de réaction. Je sentais venir une prise de conscience de ta part. Tu allais gâcher notre rupture en cherchant à lui associer les couleurs qui nous entouraient « malgré la gravité de ce qu’on vit, tu ne trouves pas que même pour la fin, c’est sublime ? ». Ta gueule. C’est plus simple que ça. Tu t’écoutes, tu te mets en scène mais tu ne ressens rien. Je suis resté seul à contempler ces couleurs, qui ne s’adressaient à personne. On rêve d’ailleurs, de tropiques, d’astres inaccessibles mais nous sommes comme toi, des nombrils bruyants, incapables de réaliser qu’il y a de la beauté partout et qu’il ne suffit pas d’en parler pour la faire exister. Il faut ressentir. Si tu ne m’avais pas quitté ce soir-là, je l’aurais fait.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Le parfum de son fantôme.

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Je m’attends à le voir apparaître n’importe où, quand je m’ennuie. J’espère qu’il se précipitera dans le métro au moment où les portes se referment, je souhaite que la place libre à côté de moi au cinéma lui soit réservée par le hasard, qu’il s’y assoit avant de se rendre compte que je suis son voisin et qu’il soit trop tard pour se relever et partir. Dès que mon esprit se libère, lui s’y installe. Il me manque terriblement. On met parfois du temps à reconnaître nos proches quand on les croise par hasard dans un lieu où nous n’avons pas l’habitude de les côtoyer, mais lui, je le vois partout désormais.

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Je sursaute parfois, quand une silhouette s’apparente à la sienne, ou quand le même manteau que le sien s’éloigne de moi. Parfois je m’interromps, brusquement, en pleine conversation. Je ne retrouverai la parole que si je suis certain que la personne qui vient d’entrer dans le bar n’est pas lui. Dans ces moments de doute, mes interlocuteurs sont forcément mal à l’aise, puisque mon attitude est communicative. En hiver, c’est d’autant plus difficile. Sa silhouette banale est imitée par la majorité de la population, j’assiste alors à un kaléidoscope de lui, tout le monde joue à lui ressembler, m’empêchant de le retrouver vraiment dans la foule. Parce que je pourrais le retrouver, puisqu’il ne nous a pas quittés, il m’a simplement quitté, moi.

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Quand je le vois vraiment, c’est souvent quand je ne le cherche pas. Les fois où il est entré dans mon champ de vision alors que j’espérais le croiser sont tellement irréelles, que je n’arrive plus à savoir si je les ai inventées, ou si elles se sont vraiment produites. Les autres fois, mon regard se pose sur lui comme sur n’importe qui, je ne le reconnais pas au début, lui fait certainement déjà semblant de ne pas m’avoir vu. Le voir en vrai est toujours décevant, mon fantasme et son souvenir sont tellement plus forts, plus intenses, que sa véritable apparence. Je dois toujours le regarder trop longtemps quand ça arrive, je regarde toujours les choses trop longtemps, me croyant discret alors que je ressemble à un idiot qui ne saisit pas ce qu’il observe. Quand je le fixe, il s’éloigne, en continuant de m’ignorer. Alors, je ne cours pas après, je me rends juste à l’endroit où il se tenait, espérant récupérer son parfum qui s’y serait attardé. Son parfum, lui, est identique à mon souvenir.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Rouge à la gorge.

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J’y suis allé un peu fort en repeignant ce vélo. Au moins cette fois on n’a pas eu besoin de me le faire remarquer. Quoi que je fasse, on me traite de teigneux, alors autant me faire plaisir ! Mais un objet aussi usuel et commun qu’un vélo n’avait pas besoin d’être personnalisé et entièrement peint en rouge. J’aurais pu me contenter d’un vélo classique. D’autant que je n’en fais jamais. Je prends le bus. Mais je fonctionne comme ça, dès que je suis obsédé par quelque chose, il me faut le décliner et l’appliquer à tout ce qui m’entoure et m’appartient. Je ne m’en rends compte que lorsque j’en arrive à faire quelque chose d’un peu absurde. Comme peindre un vélo en rouge, alors que je n’en ferai jamais.

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Le manteau rouge de femme acheté la semaine dernière aurait dû m’alerter. Je n’en trouvais pas d’aussi vif pour les hommes et je voulais qu’il y ait un manteau rouge dans mon entrée. Du coup, j’ai acheté sans réfléchir ce manteau de femme. Alors que je n’en ai pas, de femme. S’ils en avaient fait de cette couleur précise pour homme, j’aurais eu la chance de pouvoir le porter plutôt que de le laisser pendre chez moi. Mais que voulez-vous ? Il n’y en avait que pour femme. J’ai bien tenté de l’essayer, mais, même si la couleur m’allait parfaitement, la coupe ne me mettait pas en valeur. L’entrée de mon appartement, elle, est ravie par l’installation de cette subtile touche de rouge.

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Ça a commencé quand j’ai vu cet immeuble. Rouge évidemment. Quand je vois quelque chose qui me plait, ou qui me déplait, je deviens une teigne. Je ne pense qu’à ça, je rumine, ça m’obsède. Il me faut une autre obsession pour oublier la précédente. Mais ça peut revenir aussi, ce n’est pas très fiable comme système. Quoiqu’il en soit, cet immeuble m’a semblé sublime. Il me fallait du rouge pour lui ressembler. Je me suis mis à bouffer des trucs dégueulasses rien que pour avoir des assiettes le plus rouge possible. Le piment c’est dégueulasse. Mais l’assiette est d’une beauté ! Après j’ai évidemment teint mes cheveux et la décoration de mon appartement m’a laissé sur la paille pour un moment. Mais c’est très joli. Le vélo reste ma dernière acquisition.

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En revenant prêt de l’immeuble en construction (j’avais besoin d’inspiration pour mes futurs achats) je n’ai pas pu m’empêcher de rester fasciné par les grues majestueuses. Leur force me confortait dans l’idée de la suprématie du rouge, et de la bonne conduite que j’avais à m’en parer. J’ai appris qu’une tour entièrement rouge existait à Tokyo. Le voyage finirait d’achever mes finances, mais je ne peux pas louper ça. En même temps, plus je regarde cette grue, plus je constate à quel point l’intensité de ce ciel bleu la met en valeur. Me serais-je trompé ? Je vais essayer le bleu ciel pour en être sûr.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Le lent suicide.

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Je me suis autorisée un verre une fois l’enterrement terminé. Je n’avais plus touché à l’alcool depuis des années, même aux grandes occasions je n’y trempais les lèvres qu’un instant et posais le verre loin de moi. De toute façon, quelqu’un finirait par le boire. De mémoire, l’alcool ne me rendait ni triste, ni joyeuse, ni méchante. Je n’en buvais plus parce qu’il en buvait trop. Ça n’empêchait pas ses humeurs, mais rester lucide face à une personne ivre vous épargne davantage. Physiquement j’entends. Ce verre après la cérémonie ne célébrait rien de particulier. Je ne me vengeais pas de son addiction en le lui adressant. J’avais simplement besoin d’un remontant, et je pouvais désormais baisser ma garde.

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Pour le meilleur et pour le pire. Ils auraient dû ajouter la mention « la personne face à vous étant susceptible de changer, si toutefois elle se met à boire, mais vous devrez aussi accepter cet autre au sein de votre mariage ». J’aurais répondu « oui » de la même façon. J’ai appris à patienter. J’ai appris à excuser. Son intelligence l’y poussait, à boire. C’était le seul moyen qu’il avait pour supporter son quotidien, ses traumatismes et limiter les questions qui en résulteraient. Je n’étais pas de taille. Pour lui, il était plus simple de se noyer que de se confier. J’acceptais, sans le savoir, mon union avec un fantôme. Le souvenir de celui que j’ai épousé. C’est le suicide le plus long qu’il nous soit donné de constater, la vie d’un alcoolique.

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Mon deuil se fit en deux temps. Le deuil immédiat, la perte de sa présence tout d’abord. Son départ était plutôt un soulagement pour être tout à fait honnête. Même si j’étais optimiste, je n’ai jamais récupéré l’homme qu’il a été. Derrière son mode de vie, je m’attendais au retour du mari que j’avais connu avant notre mariage. Quelque part, je croyais toujours en ce retour. Je conservais son potentiel, il me reviendrait un matin en s’excusant de s’être mis à boire. Ces excuses n’ont jamais été prononcées. Veuve, j’ai redécouvert mon côté gauche. Pendant des années, au lit, je lui ai tourné le dos pour ne plus sentir cette odeur de vin rouge qui persistait malgré tout. J’ai dormi pendant près de 50 ans sur mon côté droit. Quand je me suis tournée vers sa place désormais vide dans le lit, j’ai redécouvert mon côté gauche. Je ne l’avais pas employé depuis qu’il s’était mis à boire. Cette position dans notre lit, me rappela l’homme que j’avais aimé. Celui-là me regardait m’endormir. Je compris que je n’avais pas enterré qu’un alcoolique qui avait usurpé l’identité de mon mari, j’avais aussi perdu celui que j’avais épousé. Le véritable deuil pouvait alors commencer.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Ma peau sans tatouage.

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Certains symboles ont dépassé le stade de la simple géométrie. Une émotion s’en dégage instantanément. Qu’on se sente idiot pour comprendre d’où ils viennent ou qu’on soit suffisamment instruit pour connaitre leur origine, ils déclenchent un sentiment. Celui qui ne sait pas vraiment n’osera plus rien dire, son respect sera forcé. Celui qui sera informé prendra le risque de n’être que factuel et d’oublier de comprendre. Pourtant, il faut réfléchir, il faut ressentir. Les symboles sont puissants, certes, mais le plus important ce ne sont pas les symboles, ce n’est pas la géométrie, ce n’est pas ce que nous savons vraiment ou non. Le plus important, c’est de se souvenir, d’une façon ou d’une autre.

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Je n’aurai jamais de tatouage. Non pas parce qu’on en a tatoué d’autres avant moi pour de mauvaises raisons, le tatouage a aussi eu ses rites heureux, plein de joie et de force, mais je souhaite simplement garder ma peau vierge parce que les symboles me font peur. On peut mettre n’importe quoi sur une idée et inversement. Les indiens à l’origine du svastika n’auraient jamais imaginé qu’il soit repris par l’idéologie nazie. Du coup, je me dis que n’importe quel fruit, n’importe quelle forme, n’importe quelle ligne pourra un jour me plaire, mais aussitôt m’être retiré pour une idée, qui elle ne me correspondra pas. Un tatouage pourrait se retourner contre moi. Les choses ne nous appartiennent pas, les symboles ne nous appartiennent pas, seuls restent les noms. À ceux-là, je m’efforce de ne pas donner trop d’importance non plus.

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Se souvenir d’un nom est déjà plus juste que de se souvenir de n’importe quelle croix, elles continueront d’être associées aux idées qu’on voudra leur donner. Un nom lui aura déjà plus de sens propre. Si en plus le prénom peut accompagner le nom, le souvenir n’en sera que plus honnête. On ne peut pas porter la faute de nos aînés en ayant que pour seul crime celui de porter leur nom. Au contraire, c’est une chance formidable que de porter un nom maudit, si tant est qu’on puisse en faire quelque chose de plus fort que la malédiction qui nous a précédés. Les croix elles seront incapables de quoique ce soit, elles se substitueront les unes aux autres, s’affronteront, se briseront, mais seuls les noms méritent notre mémoire et nos émotions.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Attendez.

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Je savais que j’aurais dû prendre ce livre. Je suis un radin de ma propre énergie. Par paresse, estimant ce bouquin trop lourd pour le porter toute la journée, je l’ai laissé sur ma table de chevet. Je me disais que j’allais le trimballer pour rien, et qu’il n’y aurait pas de raison pour que j’aie le temps de le sortir. Mais à chaque fois que je prends une décision, je me dis aussitôt que j’ai tort. Je savais en le laissant que « comme par hasard » j’aurai un moment dans ma journée où il m’aurait aidé à patienter. Si je l’avais pris par contre, ma journée aurait été bien remplie, sans répit pour me poser et j’aurais regretté de m’être trimballé un poids mort. Mais je ne l’ai pas pris et me voilà à attendre, sans rien à lire.

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J’essaie de lui faire comprendre qu’elle me plait mais je crois que mon regard la terrorise. Quand j’attends, j’ai une sale gueule. J’aimerais engager la conversation ou simplement avoir l’air plus sympathique, mais si je me mets à sourire à une inconnue, je vais devenir flippant. Du coup j’essaie de capter son attention mais rien n’y fait, je dois avoir ma tête de tueur. Celle qui me surprend moi-même quand soudain, dans le métro, la rame quitte le quai pour s’engouffrer dans le tunnel et les vitres se transformant en miroirs me renvoient l’image de ma tête, sinistre. Je ne fais pas exprès. Quand j’attends, j’ai une sale gueule.

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Je n’ose plus regarder. Je ne suis pas une fille timide, mais maintenant, je cherche toujours à regarder ailleurs. À cause de cette fois où, me voulant sympathique, j’ai envoyé un léger sourire à un garçon qui me regardait. Je pensais lui plaire. Il m’a incendiée, me traitant d’allumeuse, que ça ne se faisait pas. J’étais foncièrement contre cette idée que les femmes ne puissent pas draguer en premier ou même simplement flirter, mais mon militantisme s’arrête là où ma sécurité est en jeu. Donc je regarde ailleurs. C’est dommage, j’ai cru plaire à celui-ci aussi.

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J’aimerais qu’elle arrête de me parler. J’espère toujours avoir un moment de silence, mais jamais elle ne s’arrête de me parler. J’étais content de devoir me rendre à ce rendez-vous sans elle, l’attente m’aurait offert une pause, mais non, il a fallu qu’elle souhaite m’accompagner. Ce n’est que du bruit, ça ne veut plus rien dire. Je ne fais même plus semblant d’écouter ou d’acquiescer, et elle n’attend même plus que je réagisse, elle déblatère, en me montrant des articles inintéressants ou en évoquant une rumeur qui ne méritait même pas qu’on la répète. J’envie ces personnes qui attendent seules. Ils peuvent profiter de leur pause. On se plaint d’attendre beaucoup dans une vie, mais j’aimerais attendre en paix.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale