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Société secrète.

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Aujourd’hui, nous nous retrouvons dans des établissements où personne n’aura l’idée de venir nous chercher. Nos réunions se déroulent dans des châteaux d’eau, des tours de contrôle, voire même des bassins d’épuration. Il faut être le plus discret possible, pour rester efficace. L’idée est de mettre au point notre stratégie pour faire chier le monde ! La tâche est compliquée, et ces réunions sont nécessaires pour en déterminer les règles. Si toutefois les gens nous apercevaient, l’effet désiré serait gâché, ils sauraient que nous nous foutons de leur gueule. Ils ne doivent pas découvrir que nous ne sommes pas sérieux. Il faut que la surprise soit totale ! Personne ne doit savoir ce que nous préparons, ainsi, nous réussirons notre mission.

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Le local précédent devenait trop confiné. C’est pourquoi nous nous sommes réunis dans ces nouveaux lieux. Nous avions décidé d’augmenter nos effectifs. Nous ne pouvions pas pour autant recruter trop de monde, sinon il n’y aurait plus personne à emmerder. Le quart de la population semblait suffisant. Certains nous ont rejoints sans s’en rendre compte. Ils ne sont venus à aucune réunion, ne savaient certainement pas qu’elles existaient, et ont compris d’eux mêmes comment faire chier les autres. Ils ont mis les mêmes costumes que nous et ont reproduit nos gestes à la perfection. On les appelle les « connards ». Non seulement ils nous suivent aveuglément, mais font chier les autres involontairement ! Alors que l’idée est d’en avoir pleinement conscience. Pour savourer un minimum. Nous aurions pu les appeler « les moutons », mais « les connards » leur allait mieux.

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Dans la rue, il est désormais difficile de distinguer un emmerdeur volontaire d’un connard. Les deux s’y prennent de la même façon. Un chieur aura le privilège d’être innovant, puisqu’il aura assisté à une réunion auparavant. Le connard l’imitera plus tard en l’ayant vu à l’action. Les règles sont simples: il faut semer le chaos dans les lieux publics. Vous devez pour cela faire la gueule, en costume, en allant vite. Il y a des variantes à la pratique: en bloquant le passage brusquement, en feintant de chercher votre chemin, toujours agacé, ou en ralentissant avec un téléphone à la main. Si vous optez pour l’option du téléphone, pensez à crier comme si l’enjeu du monde se jouait au bout du fil. Ça agace terriblement, et nous, les emmerdeurs, ça nous amuse considérablement.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Entrer dans la ronde.

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Sa solitude lui pesait démesurément. Personne n’aime la solitude, même les solitaires ont besoin des autres pour apprécier leur statut. Sans ces autres, ils ne s’éloigneraient de rien. La concernant, c’était insupportable voire inenvisageable d’être isolée. L’absence de nouvelles, la perte de contacts et l’éloignement étaient des sources d’angoisses profondes, de panique. Plus rien n’était raisonnable, il fallait combler cette solitude à tout prix, par n’importe quoi, n’importe qui.

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Il s’en était rendu compte assez vite. Son rôle à lui était de plaire, d’attirer. Une personne seule est facile à appréhender, sa détresse à elle rendait la chose encore plus simple. Elle ne demandait qu’un peu d’écoute, il lui offrit sa pleine attention. Elle vit en lui aussitôt un ami. Il remplaçait, en quelques minutes, tous ceux qui l’avaient abandonnée et tous ceux qui tardaient à lui donner des nouvelles. Il n’y avait plus que lui pour elle. Elle ne tarderait pas à comprendre ses véritables intentions.

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Ils étaient plusieurs, tout un groupe, avec ses codes, ses rituels. Le groupe ne se séparait pratiquement jamais. Ils étaient tous liés. Au début, elle fut effrayée. Tant de personnes ensemble, ça ne laissait envisager qu’autant d’abandons possibles, et davantage de déception. Mais ils l’accueillirent tous comme celui qui l’avait fait en premier. Ils écoutaient eux aussi. Elle était importante et considérée. Elle se sentit privilégiée de tant d’attention. Elle intégra très vite les rites du groupe, et ils lui convenaient. Elle apprit peu à peu à ne plus parler d’elle, mais à écouter à son tour. Elle était devenue comme eux.

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Dès lors, elle était en charge de recruter les nouveaux. Le dernier arrivé est toujours plus à même de comprendre la solitude de ceux qu’il croise. Il lui suffisait donc de trouver quelqu’un qui lui rappelait son ancienne situation. Elle n’eut aucun mal à percevoir en moi ce désespoir. Elle sut m’écouter patiemment. Je pouvais absolument tout lui dire, puisque je n’avais déjà plus personne à qui parler. Se confier à une inconnue ne m’engageait en rien et me faisait un bien fou. Elle tourna à son avantage ce bien-être et me présenta aussitôt ceux qui sont, aujourd’hui, mes nouveaux amis.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

De mon temps.

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Mes idées et ma vie appartiennent au passé. La véritable sagesse a été d’accepter cela. J’ai longtemps pensé que mon expérience justifiait les conseils que je pouvais donner aux jeunes générations. Mais ça n’était que de l’arrogance. Je ne supportais simplement pas de voir mon mode de vie se flétrir et ne servir à personne. Désormais je ne partage mon expérience et mes souvenirs qu’à ceux qui me sollicitent. Sinon, je laisse les choses grandir d’elles-mêmes pendant que je m’efforce de vieillir.

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C’est en faisant ma vaisselle que j’ai compris cela. J’ai ennuyé tout le monde avec mes histoires. Elles ne sont qu’un amas d’informations duquel on ne peut rien tirer pour sa propre expérience. Du coup, je ne nettoie plus qu’une seule tasse à l’heure du thé. La seule heure où potentiellement on venait me rendre visite. L’assiette du souper, j’y étais habitué, mais cette tasse seule m’a profondément blessé. Du fond de son évier, elle semblait me dire qu’elle se sentait seule. Une tasse et un homme ne sont faits pour se tenir compagnie.

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Je me suis cru sage, j’ai pensé que ma génération avait toutes les raisons de se considérer unique et merveilleuse. Qu’elle était au sommet de la connaissance et que tout ce qui s’en suivrait, ne serait que déchéance et pâles copies… Puis j’ai repensé à ma mère, très pieuse, qui me tenait un discours assuré, alors que je le trouvais désuet et borné. D’ailleurs, rien de ce qu’elle m’avait prédit n’est arrivé. En regardant nos descendants, on trouve cela pénible. Pénible pour eux de devoir supporter une société toujours plus compliquée, toujours plus superficielle, toujours plus rapide. Alors qu’en réalité, il nous est pénible de nous sentir inadaptés, et de constater qu’ils s’en accommodent parfaitement. Plutôt que de m’ouvrir sur le monde, d’écouter leurs histoires et d’accepter leur vérité, je me suis renfermé sur les miennes. Seul, avec ma tasse, je me sens centenaire, alors que je n’en ai même pas la moitié.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Le dernier d’entre nous.

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Nous sommes plus calmes depuis que nous sommes seuls. La température a augmenté, comme prévu. La nature a brûlé, comme prévu. Notre nombre a considérablement diminué, comme prévu. La surprise vient de notre réaction. Nous nous sommes assagis. On prévoyait la panique, la folie, le suicide, mais personne n’avait imaginé la sérénité des survivants. Face à une mort certaine, nous nous retrouvons dégagés de nos angoisses primaires. La terreur a laissé place à l’observation. Nous attendons patiemment en observant ce qu’il reste de ce que nous étions. Nous demeurons silencieux, en déambulant lentement.

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Deux méthodes d’observation se sont misent en place: ceux qui continuent d’emprunter les voies et les rues construites par le passé, pour s’en souvenir et essayer de ressentir les émotions perdues, et ceux qui s’installent en hauteur. Ces derniers veulent justement une vision neuve de ce que nous laisserons. Neuve et inutile, puisqu’elle ne sera transmise à personne. Il est apaisant de prendre le temps de se poser là haut. La respiration est plus pénible, mais l’observation est plus juste. On constate de là que ceux qui restent n’interagissent plus ensemble. Tout le monde regarde autour de lui, mais se fiche de savoir si on le regarde en retour. Le silence règne enfin.

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Nous ne sommes plus que des statues mobiles. Devant la gravité de la situation, nous sommes restés sans voix, et ne l’avons jamais retrouvée. L’évidence était plus forte que le choc. Nous ne survivrions pas. De là le silence est né. Il est agréable de ne plus parler, de ne plus formuler ces idées. Nous sommes finalement tous d’accord, ou absolument pas, peu importe. Notre solitude est totale. Elle nous unit, enfin. Il n’est plus nécessaire de faire des efforts ou semblant. C’est beaucoup plus simple.

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Je dois être le dernier. Cela devrait m’indifférer, mais je le remarque malgré tout. Si je suis le dernier, alors je réaliserais le dernier acte de l’humanité, avant de disparaître à mon tour. L’idée me grise quelque peu et m’angoisse. Quel devrait être mon geste ultime? Mes jambes me le dictent simplement. Elles me sortent de ma torpeur et augmentent leur cadence. Je n’ère plus calmement. L’urgence s’installe. Je me mets à courir. Je n’observe plus rien, seule la course importe. La chaleur me brûle, mes jambes me font souffrir, mais elles assument le rythme, elles s’élancent. J’y suis, il fait trop chaud, je cours, de toutes mes forces, seul dans ce décor vide, vide de sens. Je n’ai jamais couru aussi vite, je suis en nage, la sueur embue ma vue mais elle ne me servira plus, je décide aussi de me débarrasser de l’air difficilement inspiré, dans un cri. Il se veut enroué mais augmente très vite. Je hurle puissamment, en courant. Et le cri s’arrêtera tout à fait.

Photos: Jérôme Sussiau

Texte: Anthony Navale

Bail renouvelé.

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J’ai toujours voulu vivre dans ce quartier. Enfant, il m’arrivait d’y passer par hasard avec ma mère. Elle me répétait que dans les beaux quartiers, nous ne pouvions que passer. Jamais nous n’y serions chez nous. Et pourtant j’ai réalisé ce rêve. Je fais désormais partie des résidents qui regardent les admirateurs passer. Ceux qui n’y ont pas leur place. Je ne sais pas si ma mère serait fière de moi, mais désormais, je vis dans ce lieu qui m’était interdit. Et ma vision d’enfant n’est pas altérée. Au contraire, je continue d’aimer cet endroit dans tous ses détails.

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Tout m’appartient. Du moins, c’est ce que je ressens. Je connais le contenu de toutes les vitrines alentour. Les objets qui les habillent m’appartiennent. Je me sens toujours un peu triste, voire volé, lorsqu’un bibelot a disparu. Il a certainement fait la joie de quelqu’un d’autre dans le quartier, mais je ne peux m’empêcher d’imaginer que cet objet est parti loin, dans un quartier moins prestigieux que le nôtre. Je suis déçu par son destin. Inverse au mien. Il a quitté le beau quartier, alors que je m’y suis enfin installé.

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Je suis surpris par la qualité de mon sommeil. Ces bancs sont vraiment différents. Enfant, je ne regardais que les lumières orangées, les hauts plafonds et les décorations parfois trop chargées. Je n’avais pas prêté attention aux bancs. Pourtant, ils maintiennent mon âme d’enfant intacte. Puisque je continue de regarder le quartier depuis la chaussée. Je continue d’envier la chaleur de ses immeubles. Je peste contre ses résidents trop chanceux, qui ignorent les vitrines de leurs magasins, et laissent s’en échapper les objets. Ils doivent même espérer que je sois un de ces objets, pour qu’on me mette à mon tour, dans un autre quartier.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Les humains s’entêtent.

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Dans notre élevage en batterie, nos têtes sont coupées, pour que nous soyons similaires. Il est, du coup, beaucoup plus ardu de s’exprimer, voire même de communiquer. Nous essayons, tant bien que mal. Un humain sans tête, élevé en batterie de surcroit, se doit d’être inventif. S’il souhaite se démarquer, il doit s’ouvrir le plus possible aux autres. En faisant de grands gestes, en cherchant le contact. Mais, là encore, l’entreprise est vicieuse.

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Nous nous frappons. Nos tentatives d’approche s’avèrent très mauvaises. À tous vouloir s’exprimer, nous nous faisons du mal. Alors les plus sages, ou plus craintifs, ne se servent plus de leurs bras, ils attendent qu’on entre en contact avec eux, mais ne provoquent plus de mouvements dangereux. Privés de nos têtes, il est très difficile de s’entendre. On compte sur nos instincts mais ceux-ci sont tellement primaires que les plus sanguins s’agitent davantage, dangereusement, pendant que les autres baissent les bras. Littéralement…

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Tout le monde a peur. On se décourage. Nous trouvons notre place, et n’en bougeons plus. La communication se fait de soi à soi. Le calme est revenu. Il arrive qu’il y ait un mouvement de panique mais il ne dure jamais bien longtemps. Nous avons maitrisé nos instincts, ou alors ceux-ci se sont tus. Nous voulons communiquer, mais nous ne créons que le chaos. Si un de nous avait gardé sa tête, il aurait pu nous diriger. Mais le projet exigeait de tous se ressembler. En ça, nous avons réussi. Nous sommes tous seuls, assis, sans tête, en batterie.

Photos: Jérôme Sussiau

Texte: Anthony Navale

Tout est grave.

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Il m’a piqué. Je l’ai entendu puis je l’ai senti. Ma main se déforme sous la piqure, mais la fatigue m’empêche d’ouvrir les yeux pour vérifier. De toute façon, même si ma main est difforme, elle ne le sera plus au matin, puisque c’est encore la fatigue qui trouble ma perception. Quand je dors, la réalité est augmentée. Ma perception est trop forte. Tout est grave. Tout est lourd. Tout est triste. Ce moustique me veut du mal. Il veut m’utiliser, se servir de moi, profiter de ma faiblesse, de mon sommeil. Et au réveil, il ne redeviendra qu’un moustique nocturne. Le reste, par contre, me voudra du mal.

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J’aperçois les choses, mais je n’y prête plus attention. Tout est flou. Tout est gris. Tout est lourd. La machine à café m’empêche de me concentrer. Son bruit m’insupporte. Mais si je ne l’actionnais pas, je ne pourrais même pas sortir de chez moi. Je dois subir son vacarme pour obtenir son jus et paraitre éveillé. Encore du marchandage, de la manipulation. Je regarde dehors pour ne pas la regarder. Et il me semble qu’elle le sait, et qu’elle ajuste son bruit pour m’assourdir davantage. Une fois qu’elle se tait, je la soupçonne encore d’avoir altéré le goût du café. Pour se venger.

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Une fois dehors, la lumière est trop forte. Elle se jette sur moi, elle m’empêche de disparaitre. Elle veut qu’on me voie et ça fonctionne. Cette gamine, loin d’être innocente, me nargue. Je l’amuse. Sa jeunesse lui donne le temps d’observer. Son ignorance lui donne le temps de juger. Me juger. Et elle ne s’en prive pas. En la croisant, je me suis senti vieux, tellement loin d’elle. Tout lui appartient, elle pense avoir raison et n’en souffre aucunement. Au contraire, elle semble forte, l’insolente. Et elle s’amuse de voir que les vieux ont baissé les bras, pour mieux lui laisser la place. Ne t’impatiente pas, ignorante, je serai parti bien assez vite.

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Tout va très vite. La nuit est déjà là et le rythme de décélère pas. Les autres continuent de courir, de foncer. Seule ma vitesse n’est pas adaptée. Je reste lent, inattentif. Je me rappelle de l’époque où je ne dénotais pas. Ma cadence était correcte. Pourquoi ai-je décidé de ralentir ? À peine la question se pose que déjà elle m’épuise. La réponse ne m’intéresse plus. Je sais parfaitement ce qu’il m’est arrivé. J’avais les clefs pour le supporter. Mais mon émotion est trop forte. Tout est grave. Tout est lourd. Tout est triste. Je retourne servir de repas nocturne, avant de retrouver mes ennemis diurnes.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Pourquoi irais-je ailleurs?

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De tout ce que j’ai pu voir dans ma vie, je crois que seul cet endroit n’a pas changé. Sa constance me rassure. J’y viens dès que possible. Des éléments aussi basiques que l’eau, la roche et l’air m’apaisent. J’ai tout vécu sur cette plage. Les premières blessures, les premiers dangers, l’apaisement de la chaleur du soleil. Tout ce que vous vivez ensuite n’a pas la même force. Enfant, vous manquez de vous noyer, et vous souhaitez y retourner. Vieux, vous ne tentez plus rien. Le seul endroit où je souhaite retourner, c’est ici.

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Les lieux de notre enfance ont cette force. Il n’y a qu’à cette époque de notre vie que le décor est important. Ensuite vous subirez des endroits, serez surpris par d’autres, mais seuls ceux de votre jeunesse auront du caractère et une émotion. Chaque mètre carré de cette plage possède une histoire, un souvenir précis. Je m’y vois partout, à des âges différents. Une multitude de moi. Je cours, joue, nage, dors et pleure. Ailleurs, je ne m’y retrouve jamais.

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Cette femme qui réprimande son enfant n’a rien compris. Il fallait le laisser faire, aller au bout de sa bêtise. Il aurait appris quelque chose d’important, quelque chose qui resterait pour toujours. Il se serait souvenu de cette plage, comme moi. Cette plage commençait à s’installer dans sa mémoire et elle l’en a empêché. Banalisant cet instant, le remplaçant par une vulgaire leçon… Pour peu que ces gens soient de passage, jamais cet enfant n’aura ce décor ancré à vie. Mais je suis bien présomptueux de la juger, moi qui n’aurai jamais d’enfant.

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J’ai toujours tout choisi dans ma vie. Et renoncer à me reproduire était assez simple. Je m’étais sorti miraculeusement de mes expériences, je ne me voyais pas refaire le même parcours au travers d’un autre dont j’aurais la responsabilité. Je me suis débrouillé jusque-là, rien ne me dit que je réitérerais cet exploit. Donc je continue de choisir. Tout comme ma fin. Je l’ai choisie, sur cette plage. Le seul endroit qui ait du sens à mes yeux. Elle m’a façonné, elle me verra partir. J’irai me baigner une dernière fois, et ne ressortirai pas de l’eau. Ajoutant ainsi une nouvelle image de moi dans ce décor. Un vieil homme qui va se baigner, nageant bien plus loin que le petit garçon qu’il était.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Droit dans les mains.

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Depuis qu’on ne doit plus regarder les gens dans les yeux, je focalise sur leurs mains. Dans les transports en commun, il m’arrive d’être dans les bras de parfaits inconnus, à cause du monde, et malgré cette proximité subie, nos regards ne se croisent jamais. Un proche qui vous effleure l’épaule accidentellement ou pose sa main sur votre bras peut vous bouleverser mais être collé à quelqu’un, que vous n’avez jamais vu auparavant, dans les transports en commun, ne nous surprend même plus. Pas de bouleversement, pas d’excitation et encore moins de regards.

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Obligée d’éviter leurs yeux, je me suis mise à regarder leurs mains. Je suis curieuse, et j’ai besoin de connaître ceux qui m’entourent. J’ai vite réalisé que les mains en racontaient souvent davantage que les visages. Cet homme est marié, cette femme s’aime coquète, celle-ci est plus âgée qu’elle ne souhaite le montrer, celui-là exerçait un travail physique intense… Ces mains m’expliquent tout. Mes voisins n’ont plus aucun secret. S’ils sont stressés, tout en essayant de faire bonne figure, je serai dans la confidence, sans avoir risqué de les énerver davantage en les regardant directement dans les yeux. C’est en m’attardant aussi sur ses mains, que je suis tombée amoureuse.

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Elles étaient belles, très belles. Il n’y avait aucun défaut dans la qualité de la peau, les ongles étaient réguliers et surtout, elles ne me racontaient rien. Je n’avais rien pu deviner de ses mains, hormis leur beauté. Leur position semblait détendue mais ferme. J’avais vu beaucoup de mains, j’étais devenue experte dans leur analyse, et je me retrouvais comme une débutante qui commence seulement à comprendre ce qu’elle regarde. Je devais savoir à qui elles appartenaient, je devais prendre le risque de le regarder, même très vite ! Dans mon audace, j’ai vu qu’il me regardait déjà, amusé par mon observation minutieuse de ses mains. Il était aussi beau qu’elles.

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Lors d’une promenade avec sa mère, j’ai été très surprise. Toute leur famille s’entendait à dire qu’ils se ressemblaient beaucoup lui et elle, et effectivement leurs visages partageaient beaucoup de traits similaires. Je n’avais jamais remis en cause leur ressemblance, jusqu’au jour où nous nous sommes retrouvés ensemble dans un bus. Leurs mains étaient complètement différentes ! Elles ne se ressemblaient pas du tout. Après avoir été amusée, je réalisais que j’avais déjà rapidement installé des aprioris lors de mon observation de mains inconnues. J’étais tombée dans un jugement rapide et codifié. J’avais appliqué le même jugement hâtif que celui qui nous a poussés à ne plus croiser nos regards… Je décidais alors de ne regarder que mes propres mains, ou encore les siennes.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

La bibliothèque d’ivoire.

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Il m’arrive de me voir dans le miroir. Et je dis bien « voir » et non « regarder ». On se regarde uniquement pour plaire aux autres, jauger nos prochaines interactions avec le monde, on essaie de percevoir ce qui va et ce qui ne va pas sur notre visage dans le seul but de paraitre présentable. On ne se voit jamais. Et pourtant ça m’arrive. Je reste bloqué devant la glace et je me vois. Je vois ce visage, ces traits, cette boite crânienne qui m’appartiennent. Je les vois tels qu’ils sont. Ils m’accompagnent tout le temps, même quand je ne pense plus à eux. C’est ce que je suis vraiment, et pas forcément ce que je veux montrer. Je suis d’ailleurs certainement le seul à ne pas connaitre mes véritables expressions. Pas celles que je joue devant le miroir pour les autres, mais celles que je leur offre réellement. Inversement, ce qu’il y a dans cette boîte, je suis le seul à vraiment le connaitre. 

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À l’intérieur, j’emmagasine. Mon visage pourra sembler expressif ou non, à l’intérieur il n’y a jamais de temps mort. J’aime à croire que j’ai une bibliothèque immense à l’intérieur de mon crâne. Celle-ci me permet de ranger les souvenirs à côté des émotions, de mettre mes désirs sur des étagères inaccessibles et de laisser trainer parterre les livres de mes angoisses. Parfois dans le tourment, je visualise une tornade dans cette bibliothèque, où tout se mélange, ou les feuilles rares et les reliures précieuses se fracassent contre les peurs griffonnées et les questions annotées. Je ne sais pas si mon visage, le véritable, est la bonne vitrine de cette bibliothèque. 

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Je pense qu’on peut y avoir accès, même sans communiquer. La bibliothèque est trop grande pour rester confinée à l’intérieur de cette boîte. Et c’est là qu’intervient mon vrai visage. Pas celui que je regarde, mais celui que je vois. Je ne maitrise pas toutes mes expressions. Je n’anticipe pas tous mes sourires, ni leur intensité. J’essaie juste de remettre de l’ordre en permanence dans ma bibliothèque en espérant donner envie aux autres de la découvrir. Par contre la démarche s’inverse, eux doivent regarder mon visage, pas simplement le voir.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale