Mois: Mai 2014

Regarder ses regards.

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Il semblait vouloir autre chose. Je ne lui suffisais plus. Il restait prêt de moi mais je ne lui suffisais plus. C’est peut-être la suite logique des choses. On devient tout l’un pour l’autre et puis finalement on réalise que nos besoins sont plus grands que l’autre. « Tout » n’est pas suffisant. Il faut davantage, il faut ailleurs. Le plus difficile est de se résigner à laisser l’autre regarder ailleurs, autre chose. Mais pour qu’il soit bien, j’allais le laisser faire.

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J’avais beau lui avoir donné cette liberté, il restait toujours là, prêt de moi. Et continuait de regarder ailleurs. Il n’y allait pas. Que devais-je faire ? Le garder prêt de moi, alors qu’il rêve d’autres choses, est égoïste. Peut-être n’a-t-il pas besoin de moi pour reprendre cette liberté, du coup il n’attend pas après ma bénédiction, mais compte bien le faire de lui-même, quand il le souhaitera, sans se soucier de moi ? J’étais incapable de voir que finalement, cet état lui allait bien, et que c’est moi qui ne trouvais plus la sérénité. Je pensais pour lui, et je pensais mal.

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J’étais dans l’erreur. Il regardait ailleurs pour profiter davantage de ce qu’il avait. Il ne regardait pas plus loin pour ne plus me voir, mais pour constater que tout allait bien pour lui, chez nous. Il n’était pas question d’herbe plus verte ou de ciel moins couvert ailleurs, mais plutôt de nous prévenir des orages. J’avais peur de ne plus être « tout » pour lui, alors qu’il en était assuré et ne faisait que s’en convaincre par ses regards ailleurs. Peu importe leur direction, son attention était sur nous.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Je suis dans le train.

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Je ne rate jamais mes trains. Je suis toujours en avance. Cette habitude m’a permis d’observer précisément les gares. Et il n’y a rien de plus vivant qu’une gare. Tout le monde a quelque chose à y faire. À chaque heure, cette foule va être éclatée dans tout le pays, retrouver des personnes proches ou en perdre. Nous sommes tous réunis au même endroit dans l’attente de vivre quelque chose, de plus ou moins passionnant. Ceux qui attendent quelqu’un vont forcément passer un moment inédit, ne serait-ce que par l’absence de cette personne. Ceux qui rentrent auront certainement des choses à raconter, des habitudes à reprendre ou simplement une lessive à faire. Mais les plus chanceux, à mon sens, sont ceux qui partent. Et aujourd’hui je suis chanceux.

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Que ce soit pour un weekend romantique, un enterrement ou une obligation professionnelle, mon voyage en train se déroule toujours de la même façon. Ce rituel me passionne. J’observe d’abord mes compagnons de voyage. Je m’amuse toujours à me demander si les passagers autour de moi seraient à la hauteur d’un casting de film catastrophe s’il nous en arrivait une, de catastrophe. Ensuite, je ne sors aucune de mes affaires tant que nous n’avons pas quitté la ville et sa banlieue. J’observe les gens dehors. Cette femme attend-elle un train pour simplement aller faire des courses ? Ces personnes n’ont-elles pas d’autre endroit pour trainer que la gare ? Ce garçon fuira-t-il un jour cette petite ville, comme je l’ai fait à son âge ?

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Après avoir inventé la vie de ceux qui m’entourent, je reprends en main mon voyage. Un voyage est ce qu’on en fait. Un bébé pourra s’époumoner à vos côtés, il vous suffit d’anticiper ce scénario. Je suis particulièrement serein dans un train, bébé à bord ou non. Lorsqu’on achète son billet, on ne s’intéresse qu’à l’heure de départ, et à celle d’arrivée. On se fout de savoir ce qu’il se passera entre ces deux horaires. Et c’est là que la sérénité intervient. On n’attend rien de vous pendant cette période. Vous n’avez pour seule mission que de vous rendre d’un point à un autre. Entre ces deux points, vous lisez ce que vous voulez, vous écoutez ce que vous voulez, vous pensez à ce que vous voulez. Vous êtes dans un temps mort. Même votre situation géographique vous est inconnue. On ne peut pas vous déranger, vous êtes en transit.

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Les paysages vous renvoient à cette condition. Vous êtes dans une zone sans nom, sans habitants. Votre vie est suspendue un instant. Vous pouvez avoir les pires soucis de votre existence, il vous suffit de vous hypnotiser en regardant dehors. Les voyages en train sont une petite thérapie. Une parenthèse avant d’arriver et de prendre un nouveau rôle dans la gare de votre destination. Cette fois-ci, je jouerai celui qui revient.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Vienne la nuit.

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La première fois que ça m’est arrivé je devais être malade, ou avoir trop bu la veille. Du coup, j’étais rentré chez moi, épuisé au point de m’endormir dès 18h. Mon boulot ne me fatiguait pas tellement et ma routine n’avait rien de déplaisant, mais ce soir là, il fallait à tout prix que je dorme. Et c’est là que ça s’est produit. Je me suis réveillé vers 1h du matin. Parfaitement reposé et pleinement conscient. Et là, tout avait pris un autre sens. J’étais dans un état second. Tout était silencieux, un soir de semaine il ne se passe jamais rien, et j’étais seul. J’ai décidé de sortir. Profiter de ce silence.

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Une fois dehors j’étais puissant. La nuit ne m’effrayait pas du tout. Mes réflexions me semblaient si bêtes, si simples et finalement si évidentes. Je n’étais qu’un humain parmi tant d’autres qui ne laisserait aucune trace substantielle derrière soi, et ça m’allait très bien. Je me consolais en étant le maître de la nuit. Car si je n’étais qu’un quidam sans avenir merveilleux, au moins j’avais découvert la tranche horaire qui n’intéresse personne, et là je pouvais sereinement réfléchir. Tous mes soucis devenaient légers, ils disparaissaient même, tellement je les trouvais inintéressants devant la grandeur de la nuit. Je n’avais pas à la partager, et le peu de gens que je croisais ne faisaient qu’aller d’un endroit à un autre de manière exceptionnelle. Ils ne se promenaient pas dans la nuit, ils la traversaient rapidement. Sont-ce notre instinct et la société qui nous ont poussés à devenir des animaux diurnes? J’ai lu quelque part, suite à cette première sortie, qu’à une époque, des classes sociales aisées se levaient pendant quatre heures au milieu de la nuit pour lire, écrire ou faire l’amour avant de retourner dormir. J’aurais aimé vivre avec eux.

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Depuis j’essaie de reproduire cet état second aussi souvent que possible. Je devrais renoncer à toute vie sociale si j’instaurais ce rythme de façon permanente. Des nuits qui commencent à 18h, c’est handicapant socialement. Je me console en me disant que cette tranche horaire m’est toujours réservée. Que ma porte vers la pleine conscience est toujours ouverte. Quand je la franchirai à nouveau, je redeviendrai le petit homme qui marche la nuit. Ce petit homme qui a conscience de n’être rien, et d’en être bien.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

 

Fantasie.

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Le Vieux Con sous l’escalier est un test d’entrée. Le ton est donné. Si vous trouvez cela insultant, vous n’avez qu’à faire demi-tour. Si vous trouvez cela amusant, vous pouvez continuer et nous rejoindre. L’isolement n’est pas évident au début, mais nos règles en valent la peine et compensent cette vie recluse. Nous avons longtemps réfléchi à l’aménagement de nos frontières, et le Vieux Con s’est imposé de lui même. Ca le faisait tellement rire de tenir ce rôle. A chaque visite de bien être, que nous réalisons assez fréquemment, il est toujours plié en deux, et nous sommes satisfaits de sa satisfaction. Et puis il sait parfaitement qu’il peut changer de poste quand il le souhaite puisque beaucoup aimeraient prendre sa place malgré la solitude qu’elle entraîne.

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Les hôtes d’accueil sont également ravis de leur fonction. Escorter les nouveaux venus sur le chemin de Fantasie est toujours délicieux. Après le test du Vieux Con, les nouveaux venus doivent marcher quelques heures sur la Voie Absurde accompagnés d’un hôte d’accueil. Ces derniers ont pour mission d’évaluer l’adaptabilité des nouveaux à notre société secrète. Il n’y a pas de directive précise, tout se fait lors des échanges. Les hôtes d’accueil sont foncièrement tolérants et bienveillants, mais si un nouveau venu se lance dans une masturbation mentale à propos des oeuvres laissées sur la Voie Absurde et, surtout, s’il s’écoute parler, l’hôte est autorisé à pousser le prétendant dans le ravin qui longe le chemin. La tolérance s’applique aux tolérants, s’écouter parler n’est rien que l’expression d’une estime de soi mal placée. «Si tu tolères pas bien, tu vas dans le ravin» est la dernière phrase qu’entendent les gens fraichement poussés.

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Le plus difficile au début est de vivre sans meubles conventionnels. L’imagination est à la base de tout. Vous devez imaginer ce que vous faites et où vous êtes. Donc forcément, partager ce qu’on considère comme un lit avec ce que les autres perçoivent comme des toilettes est perturbant. Mais tout repose là dessus. Nous ne voulons rien imposer. Et personne n’a le droit d’imposer quoique ce soit. Si nous nous sommes isolés à Fantasie, c’était justement pour ne plus rien subir. Tout le monde choisit et accepte ce que l’autre choisit. Le rapport sexuel est surprenant aussi. Puisque personne ne peut refuser à personne une faveur. Alors c’est très plaisant quand l’objet de vos désirs n’a d’autres choix que de vous obéir, mais il ne faut jamais oublier que vous pourriez aussi être l’objet de désir de quelqu’un d’autre, moins bien venu. Ce système au départ en a effrayé quelques uns, assez beaux il faut l’avouer, mais c’était une règle de justice sans précédent. Finies les névroses dues au sexe et au désir. Finis les complexes en tout genre. Les parades nuptiales ayant disparu, nous pouvions enfin laisser tomber les apparences. Et contrairement aux attentes de certains, nous sommes restés assez élégants.

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Une des dernières trouvailles de notre Comité d’idées est d’avoir inversé le court du temps. Nous comptons les heures à l’envers. Depuis peu nous constations qu’une des dernières névroses de nos habitants était due au temps qui passe, à la peur de vieillir et fatalement de mourir. Pour la mort nous n’avons pas trouvé de solution miracle, même si le suicide reste comique chez nous, puisqu’une personne qui souhaite en finir avec sa vie doit simplement aller parler à un Hôte d’accueil en faisant une thèse très sérieuse et ennuyante sur le dadaïsme. L’hôte exécute son devoir et pousse le thésard dans le ravin. L’inversion du temps a simplement l’effet de fêter les anniversaires à l’envers. Du coup on rajeunit. Et cette simple trouvaille a permis à bon nombre de personnes de ne plus se poser de questions quant au temps qui passe, et encore moins courir après. A Fantasie, le temps laisse place à la vie.

Photos: Jérôme Sussiau

Texte: Anthony Navale

Pourquoi regardes-tu la lune?

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Désormais, je me rappelle du jour en pleine nuit. Je ne peux supporter la lumière qu’en pleine nuit, et déjà là mes yeux commencent à me faire mal. Mais je suis content, car depuis qu’on m’a diagnostiqué cette hypersensibilité rétinienne, j’avais peur de ne plus pouvoir vivre et voir le jour. La lune s’est substituée au soleil, et je peux continuer à profiter de ce que j’ai toujours connu. Souvent je m’imposais des choix absurdes par le passé « qu’est-ce que tu changerais sur ton corps ? », « dans quelle saison pourrais-tu vivre éternellement ? », « quel sens préfèrerais-tu perdre ? ». À cette dernière question la majorité répondent « le goût ». Ça reste le moins handicapant, je ne connais même pas le mot pour désigner quelqu’un qui n’a pas de goût. Et finalement je me retrouve à perdre la vue. Je n’aurais jamais cru que ça passe par un trop plein de lumière, j’aurais imaginé l’inverse. Un trop plein d’obscurité. Comme quoi les questions qu’on s’impose ne servent à rien…

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Dans un premier temps, je voyais la lune de plus en plus grande. Et elle commençait à me donner la même sensation que lorsqu’on regarde trop longtemps le soleil. On en est incapable. Je devenais donc incapable de regarder la lune. J’ai tout d’abord trouvé ça injuste. Puis dans ma solitude nocturne, j’ai commencé à penser à notre corps et à sa complexité. En regardant le ciel, on parvient difficilement à se détacher de son quotidien, mais si on pousse un peu plus loin que le ciel, on comprend qu’on dépend de trop de paramètres. La bonne distance vis-à-vis du soleil pour créer de l’eau dans une atmosphère qui la retient, et la vie a créé des êtres capables de cicatriser. Dans la plupart des cas. Finalement je me suis dit qu’une hypersensibilité rétinienne n’était rien comparée à tous les dysfonctionnements que mon corps aurait pu m’imposer. Je devais juste vivre la nuit. Et celle-ci commence à me manquer.

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Je pensais être privé de jour, mais puisque la lune est devenue soleil, je me rends compte que c’est de la nuit dont je serai à tout jamais privé. Je peux me retrouver dans le noir évidemment, je suis même obligé de me retrouver dans une pièce totalement étanche de lumière pour pouvoir me reposer. Mais l’absence de lumière n’est pas la nuit. Et en focalisant sur ce que je perdais potentiellement, je n’ai pas vu ce que je perdais vraiment. Je perds mes yeux, et la nuit.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale