Un monde ordinaire

Harmonie cervicale.

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Elle me les brise. À chaque fois qu’on est obligées de passer un moment ensemble, elle fait tout pour m’ignorer. Je me croirais à un match de tennis, condamnée à suivre la balle des yeux, sans jamais pouvoir m’en détourner, elle, subissant le même sort. Mais nous n’avons rien à regarder, ce diner est chiant à mourir. Je ne sais pas comment elle fait pour savoir où ma tête tournera pour mieux l’éviter. Elle semble se calquer sur mes mouvements. A défaut de communiquer, nous bougeons en harmonie. Si je me tourne brusquement elle risquerait de réussir à tourner tout aussi vite, m’empêchant de lui demander : que penses-tu de moi ?

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Elle me les brise. À chaque fois que je tourne la tête pour lui parler, elle me fuit. C’est comme si nous étions à un défilé de mode et que nous suivions les mannequins sans avoir l’autorisation d’échanger nos avis. Si encore elle me fuyait calmement, mais non, elle semble attendre le dernier instant pour m’imiter. C’est pénible. D’autant que ces diners sont fréquents et qu’aujourd’hui, j’aurais aimé lui parler un peu plus que d’habitude. Pourquoi m’évite-t-elle alors que nous sommes toujours côte à côte ? Le spectacle doit être étrange pour quelqu’un qui nous observe.

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Elles me les brisent. Je fais tout pour qu’elles se retrouvent côte à côte à chaque fois mais rien n’y fait. Elles s’ignorent royalement. Pire ! Elles ont élevé l’ignorance au rang d’épreuve physique ! Leur routine est bien rodée, elles se déplacent de la même façon, regarde la même personne au même moment comme des félins attirés par la même proie, sans jamais prêter attention à l’autre prédateur. Je pourrais me satisfaire de leur attitude commune, mais puisque c’est pour s’ignorer, je ne peux m’en réjouir. Elles doivent bien se foutre de savoir si ça préoccupe quelqu’un leur petit jeu. J’aimerais leur en parler, mais je suis comme hypnotisée par l’harmonie de leur mouvement, je m’y suis habituée, j’ai désormais peur de briser ce rythme.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Ça ira puisqu’il fait beau.

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Tu profitais d’une balade pour me quitter. Un lieu clos nous aurait contraints à briser quelque chose ou à écourter les arguments pour en sortir au plus vite. La promenade nous permettait des pauses dans l’échange, de respirer correctement, de se donner une contenance pour se remettre d’une critique en regardant au loin. Et tes reproches nous promettaient une balade longue et pénible. Tu avais une liste, préparée depuis longtemps, à me débiter. Preuve que tu avais déjà prévu notre déclin pour commencer à en récolter les indices. Tu m’assommais pour avoir raison. Mais le ciel ce soir-là, me donnait encore plus de force. En t’écoutant je le regardais, et je t’aurais quitté si tu ne l’avais pas fait. Tu n’as jamais apprécié le spectacle qui s’offrait à nous lors de cette rupture.

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C’est ressorti dans ta litanie, mon côté rêveur. Je riais trop, je m’échappais trop, je chantais trop. L’ironie dans tout ça est que tu étais un artiste, élitiste, esthète qui se voulait garant de la beauté universelle. À aucun moment tu n’as vu le ciel se teinter d’orange et de violet. À aucun moment tu n’as vu la nature t’offrir davantage que cette science-fiction qui te passionne. Tu t’écoutais comme toujours. Le principal reproche ne me concernait finalement pas, puisqu’en somme j’avais simplement échoué à endosser le rôle que tu m’avais choisis. J’avais pris l’habitude de t’entendre sans t’écouter. Ne t’arrêtant jamais de parler, je savais quand je devais réagir pour te donner l’impression de te comprendre. Mais je n’avais plus à t’écouter, à quoi bon te laisser m’enterrer après m’avoir tué. Ça ne me concernait plus.

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Je t’ai laissé partir. Tu restais perplexe devant mon absence de réaction. Je sentais venir une prise de conscience de ta part. Tu allais gâcher notre rupture en cherchant à lui associer les couleurs qui nous entouraient « malgré la gravité de ce qu’on vit, tu ne trouves pas que même pour la fin, c’est sublime ? ». Ta gueule. C’est plus simple que ça. Tu t’écoutes, tu te mets en scène mais tu ne ressens rien. Je suis resté seul à contempler ces couleurs, qui ne s’adressaient à personne. On rêve d’ailleurs, de tropiques, d’astres inaccessibles mais nous sommes comme toi, des nombrils bruyants, incapables de réaliser qu’il y a de la beauté partout et qu’il ne suffit pas d’en parler pour la faire exister. Il faut ressentir. Si tu ne m’avais pas quitté ce soir-là, je l’aurais fait.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Les objets sont morts.

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Je n’aurais jamais imaginé en arriver là. Plutôt collectionneuse, j’aimais l’ordre, la propreté, la cohérence et l’accumulation. À choisir entre une édition limitée et une édition classique j’optais pour la rareté. Je ne me contentais pas d’aimer un film au cinéma, je devais le posséder ensuite, même si le coffret collector restait sous blister, rangé par ordre alphabétique, sans jamais le revoir. Les vêtements eux s’empilaient en dégradé de couleurs, rendant impossible l’achat de doublon, pour garder l’harmonie de la pile. Le réfrigérateur illustrait cet ordre, j’étais un peu gênée quand un emballage annonçait une nouveauté dans la recette ou un pourcentage gratuit changeant ainsi son aspect original. Ce besoin de possession n’était pas démesuré, j’étais une consommatrice aisée. L’important était que ce soit propre, joli, et que ça représente ma culture, mes goûts et mes connaissances. Il n’aura fallu que deux événements pour que tout cela n’ait plus la moindre importance.

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Il est parti en vidant l’appartement. Je ne l’aimais plus et cherchais à en parler avec lui, mais lui m’aimait toujours, c’est pourquoi le dialogue ne l’intéressait pas. Alors que j’étais chez une amie pour me reposer un weekend, la cohabitation en temps de rupture étant invivable, il avait vidé l’appartement et était parti. Mes collections, l’ordre, les investissements, tout avait disparu. Ne me restaient que quelques vêtements. J’ai repris timidement ma collection, les habitudes sont tenaces, mais une sélection plus fine avait lieu. Je commençais à me demander si j’allais ou non voir à nouveau ce film, s’il m’avait plu au point de le posséder ou si je pouvais simplement en garder un bon souvenir. J’apprenais à faire confiance à ma mémoire pour le stockage. Les choses avaient moins d’importance. Puis un cambriolage quelques années plus tard a fini d’achever mon matérialisme. À nouveau dépouillée, je me suis rendue compte que le plus important était en moi, et qu’il serait difficile de m’en priver.

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On pourrait croire que je manque de chance en vivant dans la rue avec le strict minimum. Même si une rupture, un cambriolage et un licenciement se sont succédé, je me sens plus légère. Littéralement. Le livre que je découvrirai pourra être corné, je n’y ferai plus attention. Mes vêtements n’auront désormais comme objectif de n’être que propres, et non colorés. Un objet pourra avoir plusieurs fonctions plutôt que de se consacrer à une action unique (quand je repense au découpe-légumes cubique…). Il est plaisant de ne plus s’inquiéter de l’ordre, de ne plus forcément exiger l’harmonie des couleurs. Je m’émerveille de la simplicité des choses qui m’entourent puisque, globalement, c’est toujours moi qui les choisis. Je ne sais pas comment sont nés tous ces désirs futiles et ce besoin d’accumuler. Désormais je voyage léger et souvent.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Le parfum de son fantôme.

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Je m’attends à le voir apparaître n’importe où, quand je m’ennuie. J’espère qu’il se précipitera dans le métro au moment où les portes se referment, je souhaite que la place libre à côté de moi au cinéma lui soit réservée par le hasard, qu’il s’y assoit avant de se rendre compte que je suis son voisin et qu’il soit trop tard pour se relever et partir. Dès que mon esprit se libère, lui s’y installe. Il me manque terriblement. On met parfois du temps à reconnaître nos proches quand on les croise par hasard dans un lieu où nous n’avons pas l’habitude de les côtoyer, mais lui, je le vois partout désormais.

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Je sursaute parfois, quand une silhouette s’apparente à la sienne, ou quand le même manteau que le sien s’éloigne de moi. Parfois je m’interromps, brusquement, en pleine conversation. Je ne retrouverai la parole que si je suis certain que la personne qui vient d’entrer dans le bar n’est pas lui. Dans ces moments de doute, mes interlocuteurs sont forcément mal à l’aise, puisque mon attitude est communicative. En hiver, c’est d’autant plus difficile. Sa silhouette banale est imitée par la majorité de la population, j’assiste alors à un kaléidoscope de lui, tout le monde joue à lui ressembler, m’empêchant de le retrouver vraiment dans la foule. Parce que je pourrais le retrouver, puisqu’il ne nous a pas quittés, il m’a simplement quitté, moi.

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Quand je le vois vraiment, c’est souvent quand je ne le cherche pas. Les fois où il est entré dans mon champ de vision alors que j’espérais le croiser sont tellement irréelles, que je n’arrive plus à savoir si je les ai inventées, ou si elles se sont vraiment produites. Les autres fois, mon regard se pose sur lui comme sur n’importe qui, je ne le reconnais pas au début, lui fait certainement déjà semblant de ne pas m’avoir vu. Le voir en vrai est toujours décevant, mon fantasme et son souvenir sont tellement plus forts, plus intenses, que sa véritable apparence. Je dois toujours le regarder trop longtemps quand ça arrive, je regarde toujours les choses trop longtemps, me croyant discret alors que je ressemble à un idiot qui ne saisit pas ce qu’il observe. Quand je le fixe, il s’éloigne, en continuant de m’ignorer. Alors, je ne cours pas après, je me rends juste à l’endroit où il se tenait, espérant récupérer son parfum qui s’y serait attardé. Son parfum, lui, est identique à mon souvenir.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Monte là-dessus, tu vas rire.

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Nous l’avons tous fait et, selon la réprimande, nous en avons gardé un souvenir amusé ou une honte profonde. Tous les petits garçons ont essayé les chaussures de leur mère. Enfant, les notions de féminin et de masculin s’intègrent très vite. On distribue très tôt la dinette et les camions, les couleurs et la hiérarchie. « Je suis content, je voulais une fille ! ». « C’est un garçon ? Super ! ». L’enfant se verra attribuer un rôle bien défini, avant même de naitre. Le décor sera rose ou bleu, il donnera la réplique ou aura le premier rôle. Si toutefois l’enfant apprend son texte rapidement, il ingère tout aussi rapidement ce qui ne lui est pas autorisé, c’est l’interdit qui devient alors intéressant. Si porter des talons n’était pas interdit à un petit garçon, nous n’aurions même pas eu l’idée de les essayer. Pourtant, nous l’avons fait.

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Certains en auront gardé le goût du ridicule. Se déguiser en femme sera le comble de la honte ! Ressembler à sa mère, de prêt ou de loin, provoquera l’hilarité de son entourage (entourage choisi et mérité). Mais même grimés avec une perruque affreuse et un rouge à lèvres criard, ces hommes ne mettront pas de talons. Une jupe dépareillée d’un haut sans manches sera suffisante. Leur déguisement de femme sans talons sera satisfaisant. Ils ne les mettront pas par peur de l’inconfort ou du manque de maîtrise. Mais leur véritable peur sera d’aller trop loin dans le jeu, de se souvenir de ce jour où, enfant, ils ne les ont pas mis pour rire, mais pour braver un interdit. Il leur sera trop dur d’admettre qu’avant de se moquer de leur mère, ils l’ont enviée.

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Du rire gras misogyne, j’en suis revenu. Même les femmes s’y mettaient, à rire. Elles pensaient se moquer de l’homme déguisé, plantant lui-même un couteau dans sa virilité pour en tester l’épaisseur, mais elles ne réalisaient pas être le fond de la blague. On se moquait d’elles aussi, quelque part. J’ai ri, je ne le cache pas, mais je m’en suis vite voulu. Pendant les rires, je découvrais du confort dans ces chaussures (j’avais osé pousser le costume à l’extrême en les ajoutant). J’ai alors mis des talons pour le plaisir. Le lendemain de cette soirée déguisée, je les ai à nouveau portés, comme un enfant qui se retrouve enfin seul pour procéder à son expérience. Mes jambes étaient belles, rehaussées par ces centimètres de bois qui m’étaient interdits. J’aimais la sensation de ne pas complétement toucher le sol quand je me déplaçais, risquant de tomber. Je contrôlais ma démarche, je me tenais mieux même, plus droit. Ma virilité me brisait le dos, elle. J’ai donc décidé de les garder. La tenue criarde et la perruque mal coiffée ont échoués dans la poubelle, mais cette paire de talons noirs est cachée dans un angle de ma penderie, derrière le bac de linge sale. Je les porte assez souvent, pour me soulager le dos.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Attendez.

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Je savais que j’aurais dû prendre ce livre. Je suis un radin de ma propre énergie. Par paresse, estimant ce bouquin trop lourd pour le porter toute la journée, je l’ai laissé sur ma table de chevet. Je me disais que j’allais le trimballer pour rien, et qu’il n’y aurait pas de raison pour que j’aie le temps de le sortir. Mais à chaque fois que je prends une décision, je me dis aussitôt que j’ai tort. Je savais en le laissant que « comme par hasard » j’aurai un moment dans ma journée où il m’aurait aidé à patienter. Si je l’avais pris par contre, ma journée aurait été bien remplie, sans répit pour me poser et j’aurais regretté de m’être trimballé un poids mort. Mais je ne l’ai pas pris et me voilà à attendre, sans rien à lire.

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J’essaie de lui faire comprendre qu’elle me plait mais je crois que mon regard la terrorise. Quand j’attends, j’ai une sale gueule. J’aimerais engager la conversation ou simplement avoir l’air plus sympathique, mais si je me mets à sourire à une inconnue, je vais devenir flippant. Du coup j’essaie de capter son attention mais rien n’y fait, je dois avoir ma tête de tueur. Celle qui me surprend moi-même quand soudain, dans le métro, la rame quitte le quai pour s’engouffrer dans le tunnel et les vitres se transformant en miroirs me renvoient l’image de ma tête, sinistre. Je ne fais pas exprès. Quand j’attends, j’ai une sale gueule.

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Je n’ose plus regarder. Je ne suis pas une fille timide, mais maintenant, je cherche toujours à regarder ailleurs. À cause de cette fois où, me voulant sympathique, j’ai envoyé un léger sourire à un garçon qui me regardait. Je pensais lui plaire. Il m’a incendiée, me traitant d’allumeuse, que ça ne se faisait pas. J’étais foncièrement contre cette idée que les femmes ne puissent pas draguer en premier ou même simplement flirter, mais mon militantisme s’arrête là où ma sécurité est en jeu. Donc je regarde ailleurs. C’est dommage, j’ai cru plaire à celui-ci aussi.

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J’aimerais qu’elle arrête de me parler. J’espère toujours avoir un moment de silence, mais jamais elle ne s’arrête de me parler. J’étais content de devoir me rendre à ce rendez-vous sans elle, l’attente m’aurait offert une pause, mais non, il a fallu qu’elle souhaite m’accompagner. Ce n’est que du bruit, ça ne veut plus rien dire. Je ne fais même plus semblant d’écouter ou d’acquiescer, et elle n’attend même plus que je réagisse, elle déblatère, en me montrant des articles inintéressants ou en évoquant une rumeur qui ne méritait même pas qu’on la répète. J’envie ces personnes qui attendent seules. Ils peuvent profiter de leur pause. On se plaint d’attendre beaucoup dans une vie, mais j’aimerais attendre en paix.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Entrer dans la ronde.

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Sa solitude lui pesait démesurément. Personne n’aime la solitude, même les solitaires ont besoin des autres pour apprécier leur statut. Sans ces autres, ils ne s’éloigneraient de rien. La concernant, c’était insupportable voire inenvisageable d’être isolée. L’absence de nouvelles, la perte de contacts et l’éloignement étaient des sources d’angoisses profondes, de panique. Plus rien n’était raisonnable, il fallait combler cette solitude à tout prix, par n’importe quoi, n’importe qui.

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Il s’en était rendu compte assez vite. Son rôle à lui était de plaire, d’attirer. Une personne seule est facile à appréhender, sa détresse à elle rendait la chose encore plus simple. Elle ne demandait qu’un peu d’écoute, il lui offrit sa pleine attention. Elle vit en lui aussitôt un ami. Il remplaçait, en quelques minutes, tous ceux qui l’avaient abandonnée et tous ceux qui tardaient à lui donner des nouvelles. Il n’y avait plus que lui pour elle. Elle ne tarderait pas à comprendre ses véritables intentions.

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Ils étaient plusieurs, tout un groupe, avec ses codes, ses rituels. Le groupe ne se séparait pratiquement jamais. Ils étaient tous liés. Au début, elle fut effrayée. Tant de personnes ensemble, ça ne laissait envisager qu’autant d’abandons possibles, et davantage de déception. Mais ils l’accueillirent tous comme celui qui l’avait fait en premier. Ils écoutaient eux aussi. Elle était importante et considérée. Elle se sentit privilégiée de tant d’attention. Elle intégra très vite les rites du groupe, et ils lui convenaient. Elle apprit peu à peu à ne plus parler d’elle, mais à écouter à son tour. Elle était devenue comme eux.

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Dès lors, elle était en charge de recruter les nouveaux. Le dernier arrivé est toujours plus à même de comprendre la solitude de ceux qu’il croise. Il lui suffisait donc de trouver quelqu’un qui lui rappelait son ancienne situation. Elle n’eut aucun mal à percevoir en moi ce désespoir. Elle sut m’écouter patiemment. Je pouvais absolument tout lui dire, puisque je n’avais déjà plus personne à qui parler. Se confier à une inconnue ne m’engageait en rien et me faisait un bien fou. Elle tourna à son avantage ce bien-être et me présenta aussitôt ceux qui sont, aujourd’hui, mes nouveaux amis.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

De mon temps.

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Mes idées et ma vie appartiennent au passé. La véritable sagesse a été d’accepter cela. J’ai longtemps pensé que mon expérience justifiait les conseils que je pouvais donner aux jeunes générations. Mais ça n’était que de l’arrogance. Je ne supportais simplement pas de voir mon mode de vie se flétrir et ne servir à personne. Désormais je ne partage mon expérience et mes souvenirs qu’à ceux qui me sollicitent. Sinon, je laisse les choses grandir d’elles-mêmes pendant que je m’efforce de vieillir.

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C’est en faisant ma vaisselle que j’ai compris cela. J’ai ennuyé tout le monde avec mes histoires. Elles ne sont qu’un amas d’informations duquel on ne peut rien tirer pour sa propre expérience. Du coup, je ne nettoie plus qu’une seule tasse à l’heure du thé. La seule heure où potentiellement on venait me rendre visite. L’assiette du souper, j’y étais habitué, mais cette tasse seule m’a profondément blessé. Du fond de son évier, elle semblait me dire qu’elle se sentait seule. Une tasse et un homme ne sont faits pour se tenir compagnie.

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Je me suis cru sage, j’ai pensé que ma génération avait toutes les raisons de se considérer unique et merveilleuse. Qu’elle était au sommet de la connaissance et que tout ce qui s’en suivrait, ne serait que déchéance et pâles copies… Puis j’ai repensé à ma mère, très pieuse, qui me tenait un discours assuré, alors que je le trouvais désuet et borné. D’ailleurs, rien de ce qu’elle m’avait prédit n’est arrivé. En regardant nos descendants, on trouve cela pénible. Pénible pour eux de devoir supporter une société toujours plus compliquée, toujours plus superficielle, toujours plus rapide. Alors qu’en réalité, il nous est pénible de nous sentir inadaptés, et de constater qu’ils s’en accommodent parfaitement. Plutôt que de m’ouvrir sur le monde, d’écouter leurs histoires et d’accepter leur vérité, je me suis renfermé sur les miennes. Seul, avec ma tasse, je me sens centenaire, alors que je n’en ai même pas la moitié.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Bail renouvelé.

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J’ai toujours voulu vivre dans ce quartier. Enfant, il m’arrivait d’y passer par hasard avec ma mère. Elle me répétait que dans les beaux quartiers, nous ne pouvions que passer. Jamais nous n’y serions chez nous. Et pourtant j’ai réalisé ce rêve. Je fais désormais partie des résidents qui regardent les admirateurs passer. Ceux qui n’y ont pas leur place. Je ne sais pas si ma mère serait fière de moi, mais désormais, je vis dans ce lieu qui m’était interdit. Et ma vision d’enfant n’est pas altérée. Au contraire, je continue d’aimer cet endroit dans tous ses détails.

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Tout m’appartient. Du moins, c’est ce que je ressens. Je connais le contenu de toutes les vitrines alentour. Les objets qui les habillent m’appartiennent. Je me sens toujours un peu triste, voire volé, lorsqu’un bibelot a disparu. Il a certainement fait la joie de quelqu’un d’autre dans le quartier, mais je ne peux m’empêcher d’imaginer que cet objet est parti loin, dans un quartier moins prestigieux que le nôtre. Je suis déçu par son destin. Inverse au mien. Il a quitté le beau quartier, alors que je m’y suis enfin installé.

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Je suis surpris par la qualité de mon sommeil. Ces bancs sont vraiment différents. Enfant, je ne regardais que les lumières orangées, les hauts plafonds et les décorations parfois trop chargées. Je n’avais pas prêté attention aux bancs. Pourtant, ils maintiennent mon âme d’enfant intacte. Puisque je continue de regarder le quartier depuis la chaussée. Je continue d’envier la chaleur de ses immeubles. Je peste contre ses résidents trop chanceux, qui ignorent les vitrines de leurs magasins, et laissent s’en échapper les objets. Ils doivent même espérer que je sois un de ces objets, pour qu’on me mette à mon tour, dans un autre quartier.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Droit dans les mains.

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Depuis qu’on ne doit plus regarder les gens dans les yeux, je focalise sur leurs mains. Dans les transports en commun, il m’arrive d’être dans les bras de parfaits inconnus, à cause du monde, et malgré cette proximité subie, nos regards ne se croisent jamais. Un proche qui vous effleure l’épaule accidentellement ou pose sa main sur votre bras peut vous bouleverser mais être collé à quelqu’un, que vous n’avez jamais vu auparavant, dans les transports en commun, ne nous surprend même plus. Pas de bouleversement, pas d’excitation et encore moins de regards.

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Obligée d’éviter leurs yeux, je me suis mise à regarder leurs mains. Je suis curieuse, et j’ai besoin de connaître ceux qui m’entourent. J’ai vite réalisé que les mains en racontaient souvent davantage que les visages. Cet homme est marié, cette femme s’aime coquète, celle-ci est plus âgée qu’elle ne souhaite le montrer, celui-là exerçait un travail physique intense… Ces mains m’expliquent tout. Mes voisins n’ont plus aucun secret. S’ils sont stressés, tout en essayant de faire bonne figure, je serai dans la confidence, sans avoir risqué de les énerver davantage en les regardant directement dans les yeux. C’est en m’attardant aussi sur ses mains, que je suis tombée amoureuse.

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Elles étaient belles, très belles. Il n’y avait aucun défaut dans la qualité de la peau, les ongles étaient réguliers et surtout, elles ne me racontaient rien. Je n’avais rien pu deviner de ses mains, hormis leur beauté. Leur position semblait détendue mais ferme. J’avais vu beaucoup de mains, j’étais devenue experte dans leur analyse, et je me retrouvais comme une débutante qui commence seulement à comprendre ce qu’elle regarde. Je devais savoir à qui elles appartenaient, je devais prendre le risque de le regarder, même très vite ! Dans mon audace, j’ai vu qu’il me regardait déjà, amusé par mon observation minutieuse de ses mains. Il était aussi beau qu’elles.

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Lors d’une promenade avec sa mère, j’ai été très surprise. Toute leur famille s’entendait à dire qu’ils se ressemblaient beaucoup lui et elle, et effectivement leurs visages partageaient beaucoup de traits similaires. Je n’avais jamais remis en cause leur ressemblance, jusqu’au jour où nous nous sommes retrouvés ensemble dans un bus. Leurs mains étaient complètement différentes ! Elles ne se ressemblaient pas du tout. Après avoir été amusée, je réalisais que j’avais déjà rapidement installé des aprioris lors de mon observation de mains inconnues. J’étais tombée dans un jugement rapide et codifié. J’avais appliqué le même jugement hâtif que celui qui nous a poussés à ne plus croiser nos regards… Je décidais alors de ne regarder que mes propres mains, ou encore les siennes.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale