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Le génie civil et la connerie ordinaire.

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J’imagine que nous avons dépassé le stade de la sélection naturelle. En ville, nous jouissons majoritairement d’un confort propice à la survie. Les intempéries sont maitrisées, les animaux sauvages ne sont plus une menace et même un idiot retrouve son chemin sans encombre. A une autre époque, on mourrait à la moindre inadvertance. Alors certes on peut se faire renverser d’avoir trop regardé son téléphone, et certains idiots croient encore qu’escalader une gouttière instable pourra amuser leurs amis, mais que voulez-vous ? La sélection naturelle s’en est gardé quelques-uns, même si elle semble à la retraite.

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Je pense que c’est ce qui m’agace le plus. Nous n’avons plus conscience de cette chance. Nous n’avons plus conscience que des génies ordinaires ont permis à des idiots de vivre en sécurité. Et par idiots je ne désigne pas ceux qui traversent les voies à la dernière minute en se croyant invincibles, je parle aussi des autres, dont je fais partie. Il est colossal le travail qui nous entoure. Des générations se sont succédé pour nous tracer des routes, de plus en plus lisses, nous creuser des tunnels, de plus en plus stables, nous offrir des véhicules de plus en plus rapides. Les idiots eux, sont toujours aussi lents. Surtout quand ils traversent les voies.

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Je m’arrête donc souvent devant cet immeuble. Sa forme et ses couleurs sont suffisamment surprenantes pour que même un idiot se rende compte qu’il n’a pas dû être simple de le construire. Et c’est particulièrement pour cela que je l’aime. Il nous rappelle que tout ce que nous utilisons aujourd’hui a été novateur avant de tomber dans l’usuel anonyme. Tout ce qui nous entoure a nécessité un effort, du travail. J’aime cet immeuble pour cet effort de mémoire auquel il nous pousse. Cela ne m’empêche pas d’être pessimiste le concernant. Non pas parce qu’il tombera dans la banalité comme tout le reste, mais parce qu’un jour, un idiot décidera de l’escalader à mains nues, et la sélection naturelle se rappellera à notre bon souvenir.

Photos: Monsieur Gac
Texte: Anthony Navale

Le voisin étrange.

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« Ne l’approchez surtout pas ! » Ses mises en garde ne s’accompagnaient jamais d’explication. Elle se contentait de nous effrayer à travers un ordre irrévocable. Ce voisin terrorisait ma mère, mais nous ne comprenions pas pourquoi. Ce n’était d’ailleurs pas de la terreur qu’elle éprouvait, mais plutôt du mépris. Son mépris n’étant pas communicatif, elle employait alors la terreur pour nous éloigner de ce voisin. C’est tellement plus simple de faire peur à un enfant que de lui expliquer nos raisons. Qu’elles étaient d’ailleurs les siennes ? Je décidai de l’espionner lors d’un de ces regroupements entres voisines bien-pensantes. Attroupées comme des poules, elles partageaient leur aversion pour ce personnage. C’était, selon elles, un pervers. Un danger pour le quartier, et pour les enfants. En quoi pouvait-il être dangereux ? C’était plutôt nous qui semblions dangereux si on en croyait ses réactions. À chaque fois qu’il voyait un enfant, il s’en allait, comme terrifié.

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Il avait un secret, et nous en étions certains. Sa tenue nous amusait, forcément. Mais il l’assumait tellement, que nous voyions au-delà du costume. Son accoutrement n’était pas si important. Il détournait notre attention pour qu’on ne s’intéresse pas à son secret. Alors les enfants du quartier décidèrent d’enquêter sur ce voisin mystérieux, bravant l’interdit des poules. Les plus audacieux arrivaient à avoir de vraies informations en s’infiltrant dans son jardin, pendant que les plus couards continuaient d’entretenir sa légende terrifiante avec des mensonges. Seule sa solitude était certaine. Personne ne venait le voir, si ce n’était notre espionnage récurrent. Les préoccupations des enfants sont bien différentes de celles des adultes et nous étions plus intéressés par ses habitudes culinaires ou ses heures de sortie que par ses situations sociale ou professionnelle. Il n’avait rien de dangereux, il s’habillait simplement différemment.

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Quand ils sont venus le chercher, nos mères étaient bouleversées. Les mères d’un quartier réagissent toujours à l’unisson, aussi bien dans les interdictions transmises aux gamins que dans leurs émotions. Le « pervers » était devenu en l’espace d’un instant un « pauvre homme qui avait eu une vie minable ». Elles ne savaient rien de lui et osaient porter un nouveau jugement alors qu’il venait de nous quitter. Je n’avais d’ailleurs pas compris qu’il était mort. Pour moi, une voiture plus longue que les autres était simplement une voiture plus longue que les autres. Une fois le principe du corbillard enseigné, j’étais pris de regrets. La voiture trop longue emportait son secret. J’aurais voulu avoir le courage d’aller lui parler, lui demander si sa vie avait effectivement été triste. Si ça l’avait amusé de nous chasser de son jardin et comprendre pourquoi il s’habillait comme ça. Je ne connais même pas son nom. Ils l’avaient retiré de la boite aux lettres avant que je n’apprenne à lire.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Société secrète.

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Aujourd’hui, nous nous retrouvons dans des établissements où personne n’aura l’idée de venir nous chercher. Nos réunions se déroulent dans des châteaux d’eau, des tours de contrôle, voire même des bassins d’épuration. Il faut être le plus discret possible, pour rester efficace. L’idée est de mettre au point notre stratégie pour faire chier le monde ! La tâche est compliquée, et ces réunions sont nécessaires pour en déterminer les règles. Si toutefois les gens nous apercevaient, l’effet désiré serait gâché, ils sauraient que nous nous foutons de leur gueule. Ils ne doivent pas découvrir que nous ne sommes pas sérieux. Il faut que la surprise soit totale ! Personne ne doit savoir ce que nous préparons, ainsi, nous réussirons notre mission.

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Le local précédent devenait trop confiné. C’est pourquoi nous nous sommes réunis dans ces nouveaux lieux. Nous avions décidé d’augmenter nos effectifs. Nous ne pouvions pas pour autant recruter trop de monde, sinon il n’y aurait plus personne à emmerder. Le quart de la population semblait suffisant. Certains nous ont rejoints sans s’en rendre compte. Ils ne sont venus à aucune réunion, ne savaient certainement pas qu’elles existaient, et ont compris d’eux mêmes comment faire chier les autres. Ils ont mis les mêmes costumes que nous et ont reproduit nos gestes à la perfection. On les appelle les « connards ». Non seulement ils nous suivent aveuglément, mais font chier les autres involontairement ! Alors que l’idée est d’en avoir pleinement conscience. Pour savourer un minimum. Nous aurions pu les appeler « les moutons », mais « les connards » leur allait mieux.

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Dans la rue, il est désormais difficile de distinguer un emmerdeur volontaire d’un connard. Les deux s’y prennent de la même façon. Un chieur aura le privilège d’être innovant, puisqu’il aura assisté à une réunion auparavant. Le connard l’imitera plus tard en l’ayant vu à l’action. Les règles sont simples: il faut semer le chaos dans les lieux publics. Vous devez pour cela faire la gueule, en costume, en allant vite. Il y a des variantes à la pratique: en bloquant le passage brusquement, en feintant de chercher votre chemin, toujours agacé, ou en ralentissant avec un téléphone à la main. Si vous optez pour l’option du téléphone, pensez à crier comme si l’enjeu du monde se jouait au bout du fil. Ça agace terriblement, et nous, les emmerdeurs, ça nous amuse considérablement.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Entrer dans la ronde.

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Sa solitude lui pesait démesurément. Personne n’aime la solitude, même les solitaires ont besoin des autres pour apprécier leur statut. Sans ces autres, ils ne s’éloigneraient de rien. La concernant, c’était insupportable voire inenvisageable d’être isolée. L’absence de nouvelles, la perte de contacts et l’éloignement étaient des sources d’angoisses profondes, de panique. Plus rien n’était raisonnable, il fallait combler cette solitude à tout prix, par n’importe quoi, n’importe qui.

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Il s’en était rendu compte assez vite. Son rôle à lui était de plaire, d’attirer. Une personne seule est facile à appréhender, sa détresse à elle rendait la chose encore plus simple. Elle ne demandait qu’un peu d’écoute, il lui offrit sa pleine attention. Elle vit en lui aussitôt un ami. Il remplaçait, en quelques minutes, tous ceux qui l’avaient abandonnée et tous ceux qui tardaient à lui donner des nouvelles. Il n’y avait plus que lui pour elle. Elle ne tarderait pas à comprendre ses véritables intentions.

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Ils étaient plusieurs, tout un groupe, avec ses codes, ses rituels. Le groupe ne se séparait pratiquement jamais. Ils étaient tous liés. Au début, elle fut effrayée. Tant de personnes ensemble, ça ne laissait envisager qu’autant d’abandons possibles, et davantage de déception. Mais ils l’accueillirent tous comme celui qui l’avait fait en premier. Ils écoutaient eux aussi. Elle était importante et considérée. Elle se sentit privilégiée de tant d’attention. Elle intégra très vite les rites du groupe, et ils lui convenaient. Elle apprit peu à peu à ne plus parler d’elle, mais à écouter à son tour. Elle était devenue comme eux.

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Dès lors, elle était en charge de recruter les nouveaux. Le dernier arrivé est toujours plus à même de comprendre la solitude de ceux qu’il croise. Il lui suffisait donc de trouver quelqu’un qui lui rappelait son ancienne situation. Elle n’eut aucun mal à percevoir en moi ce désespoir. Elle sut m’écouter patiemment. Je pouvais absolument tout lui dire, puisque je n’avais déjà plus personne à qui parler. Se confier à une inconnue ne m’engageait en rien et me faisait un bien fou. Elle tourna à son avantage ce bien-être et me présenta aussitôt ceux qui sont, aujourd’hui, mes nouveaux amis.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

De mon temps.

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Mes idées et ma vie appartiennent au passé. La véritable sagesse a été d’accepter cela. J’ai longtemps pensé que mon expérience justifiait les conseils que je pouvais donner aux jeunes générations. Mais ça n’était que de l’arrogance. Je ne supportais simplement pas de voir mon mode de vie se flétrir et ne servir à personne. Désormais je ne partage mon expérience et mes souvenirs qu’à ceux qui me sollicitent. Sinon, je laisse les choses grandir d’elles-mêmes pendant que je m’efforce de vieillir.

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C’est en faisant ma vaisselle que j’ai compris cela. J’ai ennuyé tout le monde avec mes histoires. Elles ne sont qu’un amas d’informations duquel on ne peut rien tirer pour sa propre expérience. Du coup, je ne nettoie plus qu’une seule tasse à l’heure du thé. La seule heure où potentiellement on venait me rendre visite. L’assiette du souper, j’y étais habitué, mais cette tasse seule m’a profondément blessé. Du fond de son évier, elle semblait me dire qu’elle se sentait seule. Une tasse et un homme ne sont faits pour se tenir compagnie.

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Je me suis cru sage, j’ai pensé que ma génération avait toutes les raisons de se considérer unique et merveilleuse. Qu’elle était au sommet de la connaissance et que tout ce qui s’en suivrait, ne serait que déchéance et pâles copies… Puis j’ai repensé à ma mère, très pieuse, qui me tenait un discours assuré, alors que je le trouvais désuet et borné. D’ailleurs, rien de ce qu’elle m’avait prédit n’est arrivé. En regardant nos descendants, on trouve cela pénible. Pénible pour eux de devoir supporter une société toujours plus compliquée, toujours plus superficielle, toujours plus rapide. Alors qu’en réalité, il nous est pénible de nous sentir inadaptés, et de constater qu’ils s’en accommodent parfaitement. Plutôt que de m’ouvrir sur le monde, d’écouter leurs histoires et d’accepter leur vérité, je me suis renfermé sur les miennes. Seul, avec ma tasse, je me sens centenaire, alors que je n’en ai même pas la moitié.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Le dernier d’entre nous.

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Nous sommes plus calmes depuis que nous sommes seuls. La température a augmenté, comme prévu. La nature a brûlé, comme prévu. Notre nombre a considérablement diminué, comme prévu. La surprise vient de notre réaction. Nous nous sommes assagis. On prévoyait la panique, la folie, le suicide, mais personne n’avait imaginé la sérénité des survivants. Face à une mort certaine, nous nous retrouvons dégagés de nos angoisses primaires. La terreur a laissé place à l’observation. Nous attendons patiemment en observant ce qu’il reste de ce que nous étions. Nous demeurons silencieux, en déambulant lentement.

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Deux méthodes d’observation se sont misent en place: ceux qui continuent d’emprunter les voies et les rues construites par le passé, pour s’en souvenir et essayer de ressentir les émotions perdues, et ceux qui s’installent en hauteur. Ces derniers veulent justement une vision neuve de ce que nous laisserons. Neuve et inutile, puisqu’elle ne sera transmise à personne. Il est apaisant de prendre le temps de se poser là haut. La respiration est plus pénible, mais l’observation est plus juste. On constate de là que ceux qui restent n’interagissent plus ensemble. Tout le monde regarde autour de lui, mais se fiche de savoir si on le regarde en retour. Le silence règne enfin.

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Nous ne sommes plus que des statues mobiles. Devant la gravité de la situation, nous sommes restés sans voix, et ne l’avons jamais retrouvée. L’évidence était plus forte que le choc. Nous ne survivrions pas. De là le silence est né. Il est agréable de ne plus parler, de ne plus formuler ces idées. Nous sommes finalement tous d’accord, ou absolument pas, peu importe. Notre solitude est totale. Elle nous unit, enfin. Il n’est plus nécessaire de faire des efforts ou semblant. C’est beaucoup plus simple.

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Je dois être le dernier. Cela devrait m’indifférer, mais je le remarque malgré tout. Si je suis le dernier, alors je réaliserais le dernier acte de l’humanité, avant de disparaître à mon tour. L’idée me grise quelque peu et m’angoisse. Quel devrait être mon geste ultime? Mes jambes me le dictent simplement. Elles me sortent de ma torpeur et augmentent leur cadence. Je n’ère plus calmement. L’urgence s’installe. Je me mets à courir. Je n’observe plus rien, seule la course importe. La chaleur me brûle, mes jambes me font souffrir, mais elles assument le rythme, elles s’élancent. J’y suis, il fait trop chaud, je cours, de toutes mes forces, seul dans ce décor vide, vide de sens. Je n’ai jamais couru aussi vite, je suis en nage, la sueur embue ma vue mais elle ne me servira plus, je décide aussi de me débarrasser de l’air difficilement inspiré, dans un cri. Il se veut enroué mais augmente très vite. Je hurle puissamment, en courant. Et le cri s’arrêtera tout à fait.

Photos: Jérôme Sussiau

Texte: Anthony Navale

Bail renouvelé.

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J’ai toujours voulu vivre dans ce quartier. Enfant, il m’arrivait d’y passer par hasard avec ma mère. Elle me répétait que dans les beaux quartiers, nous ne pouvions que passer. Jamais nous n’y serions chez nous. Et pourtant j’ai réalisé ce rêve. Je fais désormais partie des résidents qui regardent les admirateurs passer. Ceux qui n’y ont pas leur place. Je ne sais pas si ma mère serait fière de moi, mais désormais, je vis dans ce lieu qui m’était interdit. Et ma vision d’enfant n’est pas altérée. Au contraire, je continue d’aimer cet endroit dans tous ses détails.

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Tout m’appartient. Du moins, c’est ce que je ressens. Je connais le contenu de toutes les vitrines alentour. Les objets qui les habillent m’appartiennent. Je me sens toujours un peu triste, voire volé, lorsqu’un bibelot a disparu. Il a certainement fait la joie de quelqu’un d’autre dans le quartier, mais je ne peux m’empêcher d’imaginer que cet objet est parti loin, dans un quartier moins prestigieux que le nôtre. Je suis déçu par son destin. Inverse au mien. Il a quitté le beau quartier, alors que je m’y suis enfin installé.

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Je suis surpris par la qualité de mon sommeil. Ces bancs sont vraiment différents. Enfant, je ne regardais que les lumières orangées, les hauts plafonds et les décorations parfois trop chargées. Je n’avais pas prêté attention aux bancs. Pourtant, ils maintiennent mon âme d’enfant intacte. Puisque je continue de regarder le quartier depuis la chaussée. Je continue d’envier la chaleur de ses immeubles. Je peste contre ses résidents trop chanceux, qui ignorent les vitrines de leurs magasins, et laissent s’en échapper les objets. Ils doivent même espérer que je sois un de ces objets, pour qu’on me mette à mon tour, dans un autre quartier.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Les humains s’entêtent.

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Dans notre élevage en batterie, nos têtes sont coupées, pour que nous soyons similaires. Il est, du coup, beaucoup plus ardu de s’exprimer, voire même de communiquer. Nous essayons, tant bien que mal. Un humain sans tête, élevé en batterie de surcroit, se doit d’être inventif. S’il souhaite se démarquer, il doit s’ouvrir le plus possible aux autres. En faisant de grands gestes, en cherchant le contact. Mais, là encore, l’entreprise est vicieuse.

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Nous nous frappons. Nos tentatives d’approche s’avèrent très mauvaises. À tous vouloir s’exprimer, nous nous faisons du mal. Alors les plus sages, ou plus craintifs, ne se servent plus de leurs bras, ils attendent qu’on entre en contact avec eux, mais ne provoquent plus de mouvements dangereux. Privés de nos têtes, il est très difficile de s’entendre. On compte sur nos instincts mais ceux-ci sont tellement primaires que les plus sanguins s’agitent davantage, dangereusement, pendant que les autres baissent les bras. Littéralement…

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Tout le monde a peur. On se décourage. Nous trouvons notre place, et n’en bougeons plus. La communication se fait de soi à soi. Le calme est revenu. Il arrive qu’il y ait un mouvement de panique mais il ne dure jamais bien longtemps. Nous avons maitrisé nos instincts, ou alors ceux-ci se sont tus. Nous voulons communiquer, mais nous ne créons que le chaos. Si un de nous avait gardé sa tête, il aurait pu nous diriger. Mais le projet exigeait de tous se ressembler. En ça, nous avons réussi. Nous sommes tous seuls, assis, sans tête, en batterie.

Photos: Jérôme Sussiau

Texte: Anthony Navale

Tout est grave.

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Il m’a piqué. Je l’ai entendu puis je l’ai senti. Ma main se déforme sous la piqure, mais la fatigue m’empêche d’ouvrir les yeux pour vérifier. De toute façon, même si ma main est difforme, elle ne le sera plus au matin, puisque c’est encore la fatigue qui trouble ma perception. Quand je dors, la réalité est augmentée. Ma perception est trop forte. Tout est grave. Tout est lourd. Tout est triste. Ce moustique me veut du mal. Il veut m’utiliser, se servir de moi, profiter de ma faiblesse, de mon sommeil. Et au réveil, il ne redeviendra qu’un moustique nocturne. Le reste, par contre, me voudra du mal.

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J’aperçois les choses, mais je n’y prête plus attention. Tout est flou. Tout est gris. Tout est lourd. La machine à café m’empêche de me concentrer. Son bruit m’insupporte. Mais si je ne l’actionnais pas, je ne pourrais même pas sortir de chez moi. Je dois subir son vacarme pour obtenir son jus et paraitre éveillé. Encore du marchandage, de la manipulation. Je regarde dehors pour ne pas la regarder. Et il me semble qu’elle le sait, et qu’elle ajuste son bruit pour m’assourdir davantage. Une fois qu’elle se tait, je la soupçonne encore d’avoir altéré le goût du café. Pour se venger.

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Une fois dehors, la lumière est trop forte. Elle se jette sur moi, elle m’empêche de disparaitre. Elle veut qu’on me voie et ça fonctionne. Cette gamine, loin d’être innocente, me nargue. Je l’amuse. Sa jeunesse lui donne le temps d’observer. Son ignorance lui donne le temps de juger. Me juger. Et elle ne s’en prive pas. En la croisant, je me suis senti vieux, tellement loin d’elle. Tout lui appartient, elle pense avoir raison et n’en souffre aucunement. Au contraire, elle semble forte, l’insolente. Et elle s’amuse de voir que les vieux ont baissé les bras, pour mieux lui laisser la place. Ne t’impatiente pas, ignorante, je serai parti bien assez vite.

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Tout va très vite. La nuit est déjà là et le rythme de décélère pas. Les autres continuent de courir, de foncer. Seule ma vitesse n’est pas adaptée. Je reste lent, inattentif. Je me rappelle de l’époque où je ne dénotais pas. Ma cadence était correcte. Pourquoi ai-je décidé de ralentir ? À peine la question se pose que déjà elle m’épuise. La réponse ne m’intéresse plus. Je sais parfaitement ce qu’il m’est arrivé. J’avais les clefs pour le supporter. Mais mon émotion est trop forte. Tout est grave. Tout est lourd. Tout est triste. Je retourne servir de repas nocturne, avant de retrouver mes ennemis diurnes.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Pourquoi irais-je ailleurs?

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De tout ce que j’ai pu voir dans ma vie, je crois que seul cet endroit n’a pas changé. Sa constance me rassure. J’y viens dès que possible. Des éléments aussi basiques que l’eau, la roche et l’air m’apaisent. J’ai tout vécu sur cette plage. Les premières blessures, les premiers dangers, l’apaisement de la chaleur du soleil. Tout ce que vous vivez ensuite n’a pas la même force. Enfant, vous manquez de vous noyer, et vous souhaitez y retourner. Vieux, vous ne tentez plus rien. Le seul endroit où je souhaite retourner, c’est ici.

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Les lieux de notre enfance ont cette force. Il n’y a qu’à cette époque de notre vie que le décor est important. Ensuite vous subirez des endroits, serez surpris par d’autres, mais seuls ceux de votre jeunesse auront du caractère et une émotion. Chaque mètre carré de cette plage possède une histoire, un souvenir précis. Je m’y vois partout, à des âges différents. Une multitude de moi. Je cours, joue, nage, dors et pleure. Ailleurs, je ne m’y retrouve jamais.

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Cette femme qui réprimande son enfant n’a rien compris. Il fallait le laisser faire, aller au bout de sa bêtise. Il aurait appris quelque chose d’important, quelque chose qui resterait pour toujours. Il se serait souvenu de cette plage, comme moi. Cette plage commençait à s’installer dans sa mémoire et elle l’en a empêché. Banalisant cet instant, le remplaçant par une vulgaire leçon… Pour peu que ces gens soient de passage, jamais cet enfant n’aura ce décor ancré à vie. Mais je suis bien présomptueux de la juger, moi qui n’aurai jamais d’enfant.

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J’ai toujours tout choisi dans ma vie. Et renoncer à me reproduire était assez simple. Je m’étais sorti miraculeusement de mes expériences, je ne me voyais pas refaire le même parcours au travers d’un autre dont j’aurais la responsabilité. Je me suis débrouillé jusque-là, rien ne me dit que je réitérerais cet exploit. Donc je continue de choisir. Tout comme ma fin. Je l’ai choisie, sur cette plage. Le seul endroit qui ait du sens à mes yeux. Elle m’a façonné, elle me verra partir. J’irai me baigner une dernière fois, et ne ressortirai pas de l’eau. Ajoutant ainsi une nouvelle image de moi dans ce décor. Un vieil homme qui va se baigner, nageant bien plus loin que le petit garçon qu’il était.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale