Mais c’est absurde

Fantasie.

Image

Le Vieux Con sous l’escalier est un test d’entrée. Le ton est donné. Si vous trouvez cela insultant, vous n’avez qu’à faire demi-tour. Si vous trouvez cela amusant, vous pouvez continuer et nous rejoindre. L’isolement n’est pas évident au début, mais nos règles en valent la peine et compensent cette vie recluse. Nous avons longtemps réfléchi à l’aménagement de nos frontières, et le Vieux Con s’est imposé de lui même. Ca le faisait tellement rire de tenir ce rôle. A chaque visite de bien être, que nous réalisons assez fréquemment, il est toujours plié en deux, et nous sommes satisfaits de sa satisfaction. Et puis il sait parfaitement qu’il peut changer de poste quand il le souhaite puisque beaucoup aimeraient prendre sa place malgré la solitude qu’elle entraîne.

Image

Les hôtes d’accueil sont également ravis de leur fonction. Escorter les nouveaux venus sur le chemin de Fantasie est toujours délicieux. Après le test du Vieux Con, les nouveaux venus doivent marcher quelques heures sur la Voie Absurde accompagnés d’un hôte d’accueil. Ces derniers ont pour mission d’évaluer l’adaptabilité des nouveaux à notre société secrète. Il n’y a pas de directive précise, tout se fait lors des échanges. Les hôtes d’accueil sont foncièrement tolérants et bienveillants, mais si un nouveau venu se lance dans une masturbation mentale à propos des oeuvres laissées sur la Voie Absurde et, surtout, s’il s’écoute parler, l’hôte est autorisé à pousser le prétendant dans le ravin qui longe le chemin. La tolérance s’applique aux tolérants, s’écouter parler n’est rien que l’expression d’une estime de soi mal placée. «Si tu tolères pas bien, tu vas dans le ravin» est la dernière phrase qu’entendent les gens fraichement poussés.

Image

Le plus difficile au début est de vivre sans meubles conventionnels. L’imagination est à la base de tout. Vous devez imaginer ce que vous faites et où vous êtes. Donc forcément, partager ce qu’on considère comme un lit avec ce que les autres perçoivent comme des toilettes est perturbant. Mais tout repose là dessus. Nous ne voulons rien imposer. Et personne n’a le droit d’imposer quoique ce soit. Si nous nous sommes isolés à Fantasie, c’était justement pour ne plus rien subir. Tout le monde choisit et accepte ce que l’autre choisit. Le rapport sexuel est surprenant aussi. Puisque personne ne peut refuser à personne une faveur. Alors c’est très plaisant quand l’objet de vos désirs n’a d’autres choix que de vous obéir, mais il ne faut jamais oublier que vous pourriez aussi être l’objet de désir de quelqu’un d’autre, moins bien venu. Ce système au départ en a effrayé quelques uns, assez beaux il faut l’avouer, mais c’était une règle de justice sans précédent. Finies les névroses dues au sexe et au désir. Finis les complexes en tout genre. Les parades nuptiales ayant disparu, nous pouvions enfin laisser tomber les apparences. Et contrairement aux attentes de certains, nous sommes restés assez élégants.

Image

Une des dernières trouvailles de notre Comité d’idées est d’avoir inversé le court du temps. Nous comptons les heures à l’envers. Depuis peu nous constations qu’une des dernières névroses de nos habitants était due au temps qui passe, à la peur de vieillir et fatalement de mourir. Pour la mort nous n’avons pas trouvé de solution miracle, même si le suicide reste comique chez nous, puisqu’une personne qui souhaite en finir avec sa vie doit simplement aller parler à un Hôte d’accueil en faisant une thèse très sérieuse et ennuyante sur le dadaïsme. L’hôte exécute son devoir et pousse le thésard dans le ravin. L’inversion du temps a simplement l’effet de fêter les anniversaires à l’envers. Du coup on rajeunit. Et cette simple trouvaille a permis à bon nombre de personnes de ne plus se poser de questions quant au temps qui passe, et encore moins courir après. A Fantasie, le temps laisse place à la vie.

Photos: Jérôme Sussiau

Texte: Anthony Navale

Tout fout le camp.

Image

J’avais réussi ma tarte. N’importe quoi. Depuis des années, je ne réussis jamais cette tarte. Mais son goût cramé et sa crème mal dosée étaient devenus mes standards de qualité. Et ce jour-là j’avais précisément envie de ce goût particulier. Mais il a fallu que je la réussisse pour la première fois de ma vie ! J’étais tellement contrarié que je l’ai jetée. Et je suis sorti pour me calmer.

Image

Le chemin que je prends pour retrouver mon banc était impraticable à cause d’une inondation. Merveilleux. Cette journée continuait de me contrarier. Comment une inondation pouvait-elle avoir eu lieu alors qu’il faisait un temps radieux ? Je suis resté quelque temps devant cette nouvelle mare, espérant qu’elle disparaisse par magie avant de me résigner à prendre un autre chemin. Faire un détour, le ventre vide et de mauvaise humeur, n’annonçait rien de bon pour la suite de ma journée.

Image

Quand rien ne va, on se met à focaliser sur ce qui ne va pas. On devient plus observateur. Une mauvaise nouvelle définit assez rapidement une journée, même si une bonne nouvelle se présente, la mauvaise sera plus forte. Si je gagne à la loterie, mais que dans la foulée je casse un carreau, ma première remarque sera « mon gain diminue déjà en devant remplacer ce carreau ». Et sur ce nouveau chemin, rien ne me convenait. Tout allait de travers. Dans mon observation minutieuse j’ai même vu une branche coincée dans une toile d’araignée. Ridicule. Non seulement le piège à insecte allait être bien moins efficace, mais surtout, l’araignée n’allait pas se rassasier de ce bout de bois. Au moins nous serions deux à ne pas manger à notre faim ce jour-là.

Image

Le banc était occupé. J’étais épuisé par cette marche inédite, et je commençais enfin à lâcher prise sur ma mauvaise humeur quand je l’ai vue. La journée continuait de me contrarier. Elle était amusée par mon agacement et m’expliquât qu’il y avait de la place pour deux. Je m’assis à contre cœur en espérant qu’elle me laisse tranquille rapidement. Mais, comble de l’agacement, elle était gentille. Je n’avais parlé à personne depuis longtemps, donc j’étais maladroit, mais ça a dû la toucher. Elle semblait penser que nous serions complémentaires. Elle aussi était seule, et se sentait la force de maitriser un vieux râleur comme moi. Cette pensée m’agaça tellement, que je l’ai poussée du banc.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Sourire suivant.

Image

Je me suis rendue compte que mon visage n’était fait que de mécanismes factices. Je les emploie en permanence sans même en percevoir le sens profond, ni l’origine. Ma véritable personnalité n’existe pas, ou peu. C’est comme les expressions. On emploie des expressions dont on connait le sens, mais pas l’origine. « On est pas sortis de l’auberge ». Très bien. Mais pourquoi une auberge, de prime abord accueillante, deviendrait elle une galère dont on ne peut plus sortir ? C’est comme mes clins d’œil, c’est comme mes sourires. Ils sont automatiques. Dès que je vois quelqu’un, même inconnu, je souris poliment. Mais ce sourire n’a aucun sens. « Je te vois ». C’est idiot de passer par un sourire pour simplement dire « ok, je te vois ».

Image

Ceux qui ont compris ça ont développé une technique imparable: les lunettes, noires de préférence. Je ne leur souris pas, ne sachant pas s’ils me regardent ou non. Du coup, s’ils se mettent à sourire, dois-je sourire en retour ? Ou sont-ce des sourires automatiques destinés à quelqu’un d’autre ? Ou pire ! De véritables sourires !?  Sourires amusés d’une situation qu’ils observent tranquillement. Car ils sont bien contents, ces spectateurs habilement cachés, de pouvoir nous observer. Moi messieurs, quand je constate que nos sourires sont faux, je le fais à visage découvert !

Image

Il n’y a bien qu’en dormant que mon corps s’émancipe de ces codes. Vu que je n’ai aucune interaction nocturne, je ne vais pas me mettre à pavaner et sourire bêtement à mon oreiller ! D’autant que dans le sommeil, généralement, on lâche prise. Pourtant, je m’observais l’autre soir. Et malgré l’absence de spectateur, avec ou sans lunettes, je me couchais de manière assez peu naturelle, mais esthétique. Donc même pour m’endormir j’adopte des attitudes ! Je ne préférais pas mettre mon bras n’importe comment, car cela ne me semblait pas naturel. Je n’écartais pas les jambes de peur d’être indécente ! Du coup je suis en révolution contre moi-même et mes automatismes. Je dois corriger tout ça et revenir à plus de simplicité, de spontanéité. Mais quand je constate que j’en arrive à changer de tête dès que je me regarde dans un miroir, je me dis que je ne suis pas sortie de l’auberge.

Dessins: Châtain dessins

Texte: Anthony Navale

Après le silence.

Image

Ce qui nous soulagea tout d’abord, fut le départ du bruit. Ce n’était pas les gens qui avaient fui, c’était le bruit qui s’en était allé, enfin. Dans une jungle naturelle, le bruit annonce parfois le danger. Dans une jungle urbaine, c’est lui le danger. Il nous rendait fous. Les réactions épidermiques s’étaient multipliées. Un klaxon débouchait toujours sur un mort, minimum. Si une ambulance avait le malheur de s’arrêter en pleine rue, les gens se chargeaient de la réduire au silence. Tout ceci se faisait dans une anarchie quasi unanime. Nous étions devenus fous et intolérants.

Image

Les plus chanceux, ceux qui venaient de province, sont repartis naturellement. Ils pouvaient ne plus subir la ville, alors l’opportunité n’était qu’évidente. Ils se demandaient même pourquoi ils étaient venus dans un premier temps. Il était évident qu’une trop forte concentration de personnes dans une ville aurait dégénéré. Nous ne sommes pas faits pour vivre ensemble, aussi nombreux. Ceux qui restaient, par manque de courage pour la plupart, décidaient de ne plus se reproduire. Nous n’imposerions plus cela, à qui que ce soit. De toute façon, nous étions bien trop nombreux.

Image

Les restants revendiquaient un retour à une vie idéale. Une ville bien organisée pour créer s’exprimer et exister. Exister en tant que personnes, et non en tant que numéros. Quelques centaines de personnes occupèrent les quartiers de façon équitable, en termes d’espace. Des idéologies naissaient, alors que de vieilles coutumes resurgissaient. Un quartier aurait même inventé une nouvelle religion. Celui-ci mourut de son autarcie. Cet idéal semblait équilibré, mais la nature humaine est faite de défiance, et l’expression des uns déclenche l’extinction des autres. Les plus créatifs furent éliminés en premier. Leurs décorations trop colorées et trop visibles rappelaient le bruit d’autrefois. Le goût d’une masse de gens est difficile à définir, mais le dégoût entre deux personnes est très simple à exprimer. L’ego des personnalités dominantes s’occupa du reste. L’ennemi commun n’étant plus, il fallait s’en trouver un autre. Plusieurs personnes ne pouvaient pas vivre au même endroit, alors pourquoi plusieurs idéologies y seraient-elles parvenues ?

Image

Dorénavant, ces vestiges ne sont que le terrain de jeu des animaux. Ces derniers s’adonnent aux mêmes rituels que les humains qui occupaient les lieux avant eux. Chasse, conquête de territoires et survie. Le chat est devenu l’espèce dominante. Adapté aux anciennes infrastructures humaines et au plaisir de tuer sans le besoin de se nourrir, ils ont su s’organiser et prendre le pouvoir dans cette jungle. Nous n’avons pas d’informations sur ce que sont devenus les réseaux souterrains, les derniers archéologues n’en sont jamais revenus. Ils ont disparu. Sans bruit.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Ordonner la couleur.

Image

La morosité ne pouvait plus durer. Ils nous ont tout d’abord suggéré d’acheter des mobiliers de couleurs vives. La publicité ne proposait plus que ça. Les transports en commun avaient adopté des lumières teintés, et pour les villes les plus riches, il y avait même de la musique pour accompagner les voyageurs. La couleur devait rendre les esprits plus positifs. Les gens ne devaient plus avoir d’idées noires, donc autant leur retirer la possibilité de le voir partout, le noir. Cette solution semblait être bonne, mais n’allait pas assez vite. L’État prit la main sur les productions et l’importation. Plus personne ne pouvait se procurer une voiture noire, ou même un stylo noir !

Image

Certains rebelles voyaient d’un très mauvais œil cette réforme, et préféraient l’unité sombre, autrefois populaire. Ils avaient gardé leurs vêtements foncés et les portaient en public ! Mais ceux-là ne comprenaient pas l’idée de cette décision. Pour le bien de tous, nous devions nous séparer de ces couleurs ternes, pour forcer la bonne humeur de notre société, pour commencer à changer profondément nos mentalités ! Et l’État l’a bien compris puisque les gris, les blancs et les beiges ont rejoint le noir au statut de couleur prohibée. L’expression des gouts personnels était toujours possibles, mais sans ces couleurs. Une sorte de liberté orientée.

Image

Depuis la couleur est devenue la norme. Tout le monde s’y est mis. Et, les jours de pluie, il est quand même plus agréable de voir des parapluies multicolores qu’une armée d’ombrelles noires qui ne faisaient que renforcer la morosité de notre communauté. Des peintres se sont même mis à faire des œuvres du périphérique, puisque les couleurs chatoyantes des automobiles sont, disent-ils, « ce que l’homme a créé de plus lumineux ». Les livres d’histoire évoquent les couleurs interdites sans jamais les montrer. Il serait risqué de retomber dans une période aussi sombre que celles du passé

Photos: Jérôme Sussiau

Texte: Anthony Navale

De la construction d’opinion.

Image

Mes collègues sont idiots. Avec eux tout est voué à rester dans une case, et le summum de l’aboutissement n’est pour eux que leur travail. Comme si, avec toutes les prédispositions que nous avions dès la naissance, la seule chose qui vaille la peine de vivre soit le fait de répéter la même tâche, tous les jours, toute notre vie. Potentiellement, n’importe lequel d’entre nous est capable de créer une fission nucléaire ou écrire un opéra qui arracherait les larmes du dernier des salops. Potentiellement. Mais non, c’est beaucoup plus réconfortant de se cantonner à un rôle prédéfini par quelqu’un d’autre plutôt que de se laisser surprendre par sa propre inspiration. Car finalement c’est ça dont il s’agit. Si vous demandez à n’importe qui s’il souhaite un meilleur travail ou ne pas travailler du tout, la réponse sera positive dans les deux cas. Preuve en est que nos boulots sont à chier, et que les gens s’en contentent malgré tout. C’est idiot.

Image

La majorité des grues espèrent la même chose, un chantier simple et rapide avec des équipes qui respectent les délais. Je suis différente. J’aurais rêvé être Tour Eiffel ou encore soutenir un pont un tant soit peu esthétique, ou au pire servir sur des chantiers de musées. Mon patron me surnomme «la vedette». Non pas qu’il ait pris conscience de mon talent, mais l’originale sur un chantier a toujours droit à un surnom. Bourré d’ironie cela va sans dire. Mais ses remarques ne détruisent pas ma détermination non. Ce qui la détruit c’est la perception des personnes.

Image

Que les gens nous regardent c’est une chose. Au mieux un enfant sera ébahi par notre taille, et il peut, mais jamais la fascination n’ira plus loin. Eux aussi sont fermés au principe de «chacun à sa place». Une grue est une grue. Pourtant, ces mêmes personnes sont ébahies par la Tour Eiffel justement. Alors qu’elle ne se déplace même pas! Elle a juste eu le mérite d’être considérée comme une oeuvre. Donc, dites aux gens, et à mes collègues, que telle chose est une oeuvre, et elle le sera. Inversement, telle chose ne le sera jamais, et vous comprendrez mon malheur. Ne peut-on pas reprendre la classification? Ou la garder pour soi? Pourrait-on avoir nos oeuvres bien à nous, même si celles ci sont capables de déplacer des objets de plusieurs tonnes? Et en quoi ne serait-ce pas un art d’être capable d’une telle performance? A partir de maintenant je me considèrerai comme une oeuvre d’art. Capable d’en créer d’autres.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Roulocratie

Image

Nous étions parfaitement conscients du risque que nous prenions. Le règlement de la Communauté des Rouleurs était intransigeant et connu de tous. Mais nous voulions que les choses évoluent, du moins un peu. Nous voulions marquer l’histoire de la Communauté à notre façon. Certes les rassemblements immobiles étaient certainement le pire des crimes après celui de dépasser un Contrôleur de Roulage, mais nous devions être sûrs de notre message et de la méthode à suivre pour que notre opération soit forte, sensée et révolutionnaire. Donc nous arrêtions de rouler un instant pour établir la marche à suivre.

Image

L’évolution des rouleurs est évidente. Il suffit de voir les fossiles de nos ancêtres Ornithorouleurs, puis Reptilorouleurs et de notre forme actuelle de rouleurs pour comprendre que nous évoluons certes, mais que nous nous dirigeons toujours dans le même sens… Le règlement est très clair à ce sujet.

Art. 23: les rouleurs avancent en ne précédant que leur prédécesseur de roulage.

Art. 57: seuls sont autorisés à rouler, sur une cinquantaine de rouleurs en arrière, les Contrôleurs de Roulage assermentés par la Haute Communauté des Rouleurs.

Art. 753: un Rouleur immobile sera contourné par ses successeurs de roulage sur un écart de 2 impulsions maximum. Ces derniers reprendront le chemin initial dans l’attente qu’un Contrôleur de Roulage exécute le rouleur immobilisé, sauf si celui-ci est déjà décédé. Bien en entendu cette dernière loi a été allégée puisque désormais les contrôleurs demandent à l’immobilisé pourquoi il s’est immobilisé avant de tirer.

Image

Nous n’étions immobiles que depuis 2 minutes quand le Contrôleur qui nous précédait arriva à notre niveau. Il semblait vraiment dérouté et devait ne pas avoir eu beaucoup de cas extravagants dans sa carrière, les cinquantaines de rouleurs qui nous suivaient et nous précédaient étaient réputés pour leur discipline. C’est ce qui nous permit de gagner de précieuses secondes pour le convaincre de notre plan: autoriser, quelques moments dans nos journées de roulage, des pauses nous permettant de nous éloigner de la file, se reposer un peu, découvrir de nouveaux itinéraires à proposer à la Communauté et, pourquoi pas, changer l’ordre dans lequel nous roulions pour découvrir de nouveaux rouleurs… L’idée le troubla et dut même le séduire, lui qui avait le plus de liberté parmi nous avait bien dû apercevoir des rouleurs avec qui il aurait aimé échanger quelques mots, il devait même espérer que certains s’arrêtent exprès pour qu’il vienne les voir… La rêverie s’arrêta assez brusquement puisqu’il nous annonça que «non, la Communauté doit avancer» puis nous exécutât assez rapidement. Nous n’étions pas formés à fuir.

Image

La Haute Communauté des Rouleurs revint rapidement sur l’article 753 suite à cet incident qui fit grand bruit en haut lieu. Le rôle des Contrôleurs fut lui aussi révisé pour éviter la perversion de leurs esprits par divers incidents dans l’esprit de notre révolte. Les Contrôleurs étaient désormais exécutés suite à deux exécutions de leur part, sinon ils pourraient commencer à ingérer les idées de révolte entendues lors de rébellions (article 753.2). Depuis la communauté avance vite et bien.

Photos: Jérôme Sussiau

Texte: Anthony Navale

Métaphysique champêtre.

Image

Depuis que nous vivons ici, je me sens mourir un peu plus. La vie à la campagne a ce charme de vous rendre une liberté et l’espace perdus en ville, pour ensuite finir de vous achever, dans un cadre plus confortable. À mon arrivée c’était forcément plaisant tout cet espace, mais j’étais déjà résigné à ne plus beaucoup me déplacer. Donc un peu plus ou un peu moins. Et puis, il fait toujours trop chaud ici.

Image

Il n’y a bien qu’elle que ça ne dérange pas. Toujours affalée au soleil depuis notre emménagement. Elle doit certainement vouloir réduire l’écart de nos espérances de vie en s’exposant ainsi. Elle sait que les hommes vivent moins longtemps que les femmes, alors elle crame la distance. Littéralement.

Image

Cache-cache. Ce jardin est tellement grand qu’il m’arrive de m’y perdre. « Cache-cache »… En quoi le fait de répéter deux fois un mot le transforme-t-il en jeu ? On pourrait simplement « jouer à se cacher ». On n’a pas donné un autre mot pour parler d’un « porte manteau » ou d’une « pince à linge ». C’est nommé par sa fonction. C’est simple. « Cache-cache » n’est que l’illustration de l’imagination des enfants. Qui se permettent tout. Ils agissent comme des adultes alcoolisés mais ça ne choque personne. Il me semble n’avoir jamais agi de la sorte. Mon enfance est trop lointaine. Enfin je crois.

Image

Mes meurtres eux sont restés secrets. J’ai réussi à lui cacher ce penchant sordide, tout en exploitant les capacités de ce jardin. « Cache-cache » je vous disais. Le calme de la campagne est favorable à cette activité. Certains dorment au soleil, d’autres dorment encore plus profondément sous la terre chauffée par le soleil. Je n’ai fait que les décaler un peu plus vers le bas en somme. Mais je ne m’en prendrais jamais à elle. Trop attaché.

Image

Il n’y a bien qu’ici que je suis au calme, au frais. Je ne fuis cet endroit que lorsqu’il y a des invités qui décident de faire un jeu pour se remettre du soleil qu’ils se sont infligés la journée. Je ne joue jamais avec eux, de toute façon on ne me propose jamais de jouer.

Sûrement un des avantages d’être un chat.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Nous n’étions pas enclins à vivre ensemble.

Image

De par notre éducation commune, nous n’aurions jamais dû en arriver là. J’ai toujours cultivé ma différence. Pour moi avant tout. Je rêvais de légèreté, que tout soit simple. J’ai choisi le BLEU pour ça. Pour que tout soit plus léger. Aucune provocation. Juste un message simple. Mon message n’était pas clair. Du moins, les autres n’étaient pas prêts pour ça. 

Image

Je ne sais pas pourquoi il a eu cette idée. Je ne comprends jamais ses idées. Il savait parfaitement qu’il nous provoquait, sous ses airs de ne pas y toucher. Je l’ai pris pour moi tout d’abord, on m’a toujours donné le rôle du second. Second, pourquoi pas ? Mais second après lui je ne peux plus… C’est pourquoi en réponse directe à son BLEU ridiculement léger, j’ai tranché pour le ROUGE. Il devait voir que je ne serais jamais comme lui ! Le ROUGE lui déclarait la guerre ! Il a pourtant trouvé le moyen de me faire un compliment ! Comme s’il se foutait totalement de la situation dans laquelle nous étions ! Il voulait avoir un coup d’avance encore une fois. Je le défiais, et il prétendait qu’il était déjà au-dessus de cette défiance ! Je vomis cette fausse sérénité, je vomis son BLEU, je le vomis lui. Et mon ROUGE ne laissera plus aucune trace de tout ça, il brûlera le dégoût, son dédain, ma défiance, rien ne survivra ! 

Image

Je fonctionne toujours par tradition. Par tradition le ORANGE était acceptable. Par tradition le ORANGE était notre origine commune, nous avions été conçus de cette façon. Par tradition nous devions nous voir, tous les ans, pour le même dîner. La tradition était parfaitement respectée, jusqu’au jour où un de nous a fait le choix de rompre avec le ORANGE. Ça m’a tout d’abord surpris, et puis je me suis dit que la tradition du dîner ne reposait pas que sur le ORANGE. Ce n’était qu’un élément de notre tradition. Lorsque le ROUGE fut introduit, là j’ai mis plus de temps à m’en remettre. Pourquoi vouloir apporter tant de nouveaux éléments à notre rendez-vous ? Depuis toujours nous étions trois ORANGEs. Et maintenant je me portais seul garant de la tradition. Je devais être fort pour ne pas céder et maintenir ce qui nous a toujours unis. Alors cette année j’ai décidé de ne pas changer comme les autres l’avaient fait. Cette année, comme toutes les autres, passées et à venir, je resterai ORANGE. 

Image

Nous ne communiquions plus. Ce dîner fut plus court que les autres. Nous ne le savions pas mais ce dîner n’avait plus de sens. Le dernier toast fut un au revoir. C’est aux adieux que nous levions notre verre.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale