absurde

Monsieur Parasol.

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Mon mari et moi sommes des gens raffinés. Et nous détestons tout ce qui peut être sauvage ou trop brut. L’être humain a évolué pour pouvoir adapter son environnement à son mode de vie. Il n’y a rien de moins naturel qu’une station balnéaire, et nous adorons ça ! Nous venons en bord de mer puisqu’il y a le soleil, l’eau et la plage. Mais tout ceci est trop basique et trop rudimentaire, du coup nous nous protégeons du soleil avec des parasols, nous ne nous baignons pas (un brumisateur est suffisant pour se rafraichir) et nous ne nous allongeons pas à même le sable, nous ne sommes pas des bêtes. Nous songeons même à supprimer cette mode ridicule du maillot de bain.

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Mon mari a eu le bon goût de venir en costume avec un parasol directement apposé sur sa tête. C’est tellement plus pratique. Il reste élégant et n’est pas obligé d’exposer son corps à toutes les autres personnes du club ! Il faut savoir rester digne et pudique. Nous ne comprenons pas ces gens qui s’affalent comme des otaries échouées en plein soleil pour avoir bonne mine une fois revenus à leur travail. Doit-on subir ce spectacle affligeant juste pour que vous ayez bonne mine une fois de retour chez vous ? Un peu de bon sens et de tenue s’il vous plait.

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Mon mari a eu une autre idée merveilleuse. Nous allons nettoyer la mer ! Rien à voir avec ces activistes ridicules qui souhaitent enlever les deux ou trois sacs plastiques qu’ils prétendent voir partout, non. Nous allons justement éliminer tous ces animaux dangereux qui peuplent cette mer d’apparence si paisible, mais dans laquelle nos enfants sont en danger (oui car même si nous ne nous baignons pas, nous laissons les enfants y aller, que voulez-vous…). Donc nous allons organiser un nettoyage complet de la baie. Une hystérique l’autre jour disait à mon mari « mais vous vous rendez compte que vous tuez des animaux dans leur habitat naturel pour votre propre plaisir ?! Vous allez ensuite tuer tous les ours pour pouvoir habiliter leurs grottes pour vos cocktails en hiver !? ». Son idée, était pertinente, nous ne savons jamais où bruncher au chaud l’hiver.

Photos: Marie-Laure Bragard

Texte: Anthony Navale

Fantasie.

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Le Vieux Con sous l’escalier est un test d’entrée. Le ton est donné. Si vous trouvez cela insultant, vous n’avez qu’à faire demi-tour. Si vous trouvez cela amusant, vous pouvez continuer et nous rejoindre. L’isolement n’est pas évident au début, mais nos règles en valent la peine et compensent cette vie recluse. Nous avons longtemps réfléchi à l’aménagement de nos frontières, et le Vieux Con s’est imposé de lui même. Ca le faisait tellement rire de tenir ce rôle. A chaque visite de bien être, que nous réalisons assez fréquemment, il est toujours plié en deux, et nous sommes satisfaits de sa satisfaction. Et puis il sait parfaitement qu’il peut changer de poste quand il le souhaite puisque beaucoup aimeraient prendre sa place malgré la solitude qu’elle entraîne.

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Les hôtes d’accueil sont également ravis de leur fonction. Escorter les nouveaux venus sur le chemin de Fantasie est toujours délicieux. Après le test du Vieux Con, les nouveaux venus doivent marcher quelques heures sur la Voie Absurde accompagnés d’un hôte d’accueil. Ces derniers ont pour mission d’évaluer l’adaptabilité des nouveaux à notre société secrète. Il n’y a pas de directive précise, tout se fait lors des échanges. Les hôtes d’accueil sont foncièrement tolérants et bienveillants, mais si un nouveau venu se lance dans une masturbation mentale à propos des oeuvres laissées sur la Voie Absurde et, surtout, s’il s’écoute parler, l’hôte est autorisé à pousser le prétendant dans le ravin qui longe le chemin. La tolérance s’applique aux tolérants, s’écouter parler n’est rien que l’expression d’une estime de soi mal placée. «Si tu tolères pas bien, tu vas dans le ravin» est la dernière phrase qu’entendent les gens fraichement poussés.

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Le plus difficile au début est de vivre sans meubles conventionnels. L’imagination est à la base de tout. Vous devez imaginer ce que vous faites et où vous êtes. Donc forcément, partager ce qu’on considère comme un lit avec ce que les autres perçoivent comme des toilettes est perturbant. Mais tout repose là dessus. Nous ne voulons rien imposer. Et personne n’a le droit d’imposer quoique ce soit. Si nous nous sommes isolés à Fantasie, c’était justement pour ne plus rien subir. Tout le monde choisit et accepte ce que l’autre choisit. Le rapport sexuel est surprenant aussi. Puisque personne ne peut refuser à personne une faveur. Alors c’est très plaisant quand l’objet de vos désirs n’a d’autres choix que de vous obéir, mais il ne faut jamais oublier que vous pourriez aussi être l’objet de désir de quelqu’un d’autre, moins bien venu. Ce système au départ en a effrayé quelques uns, assez beaux il faut l’avouer, mais c’était une règle de justice sans précédent. Finies les névroses dues au sexe et au désir. Finis les complexes en tout genre. Les parades nuptiales ayant disparu, nous pouvions enfin laisser tomber les apparences. Et contrairement aux attentes de certains, nous sommes restés assez élégants.

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Une des dernières trouvailles de notre Comité d’idées est d’avoir inversé le court du temps. Nous comptons les heures à l’envers. Depuis peu nous constations qu’une des dernières névroses de nos habitants était due au temps qui passe, à la peur de vieillir et fatalement de mourir. Pour la mort nous n’avons pas trouvé de solution miracle, même si le suicide reste comique chez nous, puisqu’une personne qui souhaite en finir avec sa vie doit simplement aller parler à un Hôte d’accueil en faisant une thèse très sérieuse et ennuyante sur le dadaïsme. L’hôte exécute son devoir et pousse le thésard dans le ravin. L’inversion du temps a simplement l’effet de fêter les anniversaires à l’envers. Du coup on rajeunit. Et cette simple trouvaille a permis à bon nombre de personnes de ne plus se poser de questions quant au temps qui passe, et encore moins courir après. A Fantasie, le temps laisse place à la vie.

Photos: Jérôme Sussiau

Texte: Anthony Navale

Tout fout le camp.

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J’avais réussi ma tarte. N’importe quoi. Depuis des années, je ne réussis jamais cette tarte. Mais son goût cramé et sa crème mal dosée étaient devenus mes standards de qualité. Et ce jour-là j’avais précisément envie de ce goût particulier. Mais il a fallu que je la réussisse pour la première fois de ma vie ! J’étais tellement contrarié que je l’ai jetée. Et je suis sorti pour me calmer.

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Le chemin que je prends pour retrouver mon banc était impraticable à cause d’une inondation. Merveilleux. Cette journée continuait de me contrarier. Comment une inondation pouvait-elle avoir eu lieu alors qu’il faisait un temps radieux ? Je suis resté quelque temps devant cette nouvelle mare, espérant qu’elle disparaisse par magie avant de me résigner à prendre un autre chemin. Faire un détour, le ventre vide et de mauvaise humeur, n’annonçait rien de bon pour la suite de ma journée.

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Quand rien ne va, on se met à focaliser sur ce qui ne va pas. On devient plus observateur. Une mauvaise nouvelle définit assez rapidement une journée, même si une bonne nouvelle se présente, la mauvaise sera plus forte. Si je gagne à la loterie, mais que dans la foulée je casse un carreau, ma première remarque sera « mon gain diminue déjà en devant remplacer ce carreau ». Et sur ce nouveau chemin, rien ne me convenait. Tout allait de travers. Dans mon observation minutieuse j’ai même vu une branche coincée dans une toile d’araignée. Ridicule. Non seulement le piège à insecte allait être bien moins efficace, mais surtout, l’araignée n’allait pas se rassasier de ce bout de bois. Au moins nous serions deux à ne pas manger à notre faim ce jour-là.

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Le banc était occupé. J’étais épuisé par cette marche inédite, et je commençais enfin à lâcher prise sur ma mauvaise humeur quand je l’ai vue. La journée continuait de me contrarier. Elle était amusée par mon agacement et m’expliquât qu’il y avait de la place pour deux. Je m’assis à contre cœur en espérant qu’elle me laisse tranquille rapidement. Mais, comble de l’agacement, elle était gentille. Je n’avais parlé à personne depuis longtemps, donc j’étais maladroit, mais ça a dû la toucher. Elle semblait penser que nous serions complémentaires. Elle aussi était seule, et se sentait la force de maitriser un vieux râleur comme moi. Cette pensée m’agaça tellement, que je l’ai poussée du banc.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Sourire suivant.

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Je me suis rendue compte que mon visage n’était fait que de mécanismes factices. Je les emploie en permanence sans même en percevoir le sens profond, ni l’origine. Ma véritable personnalité n’existe pas, ou peu. C’est comme les expressions. On emploie des expressions dont on connait le sens, mais pas l’origine. « On est pas sortis de l’auberge ». Très bien. Mais pourquoi une auberge, de prime abord accueillante, deviendrait elle une galère dont on ne peut plus sortir ? C’est comme mes clins d’œil, c’est comme mes sourires. Ils sont automatiques. Dès que je vois quelqu’un, même inconnu, je souris poliment. Mais ce sourire n’a aucun sens. « Je te vois ». C’est idiot de passer par un sourire pour simplement dire « ok, je te vois ».

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Ceux qui ont compris ça ont développé une technique imparable: les lunettes, noires de préférence. Je ne leur souris pas, ne sachant pas s’ils me regardent ou non. Du coup, s’ils se mettent à sourire, dois-je sourire en retour ? Ou sont-ce des sourires automatiques destinés à quelqu’un d’autre ? Ou pire ! De véritables sourires !?  Sourires amusés d’une situation qu’ils observent tranquillement. Car ils sont bien contents, ces spectateurs habilement cachés, de pouvoir nous observer. Moi messieurs, quand je constate que nos sourires sont faux, je le fais à visage découvert !

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Il n’y a bien qu’en dormant que mon corps s’émancipe de ces codes. Vu que je n’ai aucune interaction nocturne, je ne vais pas me mettre à pavaner et sourire bêtement à mon oreiller ! D’autant que dans le sommeil, généralement, on lâche prise. Pourtant, je m’observais l’autre soir. Et malgré l’absence de spectateur, avec ou sans lunettes, je me couchais de manière assez peu naturelle, mais esthétique. Donc même pour m’endormir j’adopte des attitudes ! Je ne préférais pas mettre mon bras n’importe comment, car cela ne me semblait pas naturel. Je n’écartais pas les jambes de peur d’être indécente ! Du coup je suis en révolution contre moi-même et mes automatismes. Je dois corriger tout ça et revenir à plus de simplicité, de spontanéité. Mais quand je constate que j’en arrive à changer de tête dès que je me regarde dans un miroir, je me dis que je ne suis pas sortie de l’auberge.

Dessins: Châtain dessins

Texte: Anthony Navale

Après le silence.

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Ce qui nous soulagea tout d’abord, fut le départ du bruit. Ce n’était pas les gens qui avaient fui, c’était le bruit qui s’en était allé, enfin. Dans une jungle naturelle, le bruit annonce parfois le danger. Dans une jungle urbaine, c’est lui le danger. Il nous rendait fous. Les réactions épidermiques s’étaient multipliées. Un klaxon débouchait toujours sur un mort, minimum. Si une ambulance avait le malheur de s’arrêter en pleine rue, les gens se chargeaient de la réduire au silence. Tout ceci se faisait dans une anarchie quasi unanime. Nous étions devenus fous et intolérants.

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Les plus chanceux, ceux qui venaient de province, sont repartis naturellement. Ils pouvaient ne plus subir la ville, alors l’opportunité n’était qu’évidente. Ils se demandaient même pourquoi ils étaient venus dans un premier temps. Il était évident qu’une trop forte concentration de personnes dans une ville aurait dégénéré. Nous ne sommes pas faits pour vivre ensemble, aussi nombreux. Ceux qui restaient, par manque de courage pour la plupart, décidaient de ne plus se reproduire. Nous n’imposerions plus cela, à qui que ce soit. De toute façon, nous étions bien trop nombreux.

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Les restants revendiquaient un retour à une vie idéale. Une ville bien organisée pour créer s’exprimer et exister. Exister en tant que personnes, et non en tant que numéros. Quelques centaines de personnes occupèrent les quartiers de façon équitable, en termes d’espace. Des idéologies naissaient, alors que de vieilles coutumes resurgissaient. Un quartier aurait même inventé une nouvelle religion. Celui-ci mourut de son autarcie. Cet idéal semblait équilibré, mais la nature humaine est faite de défiance, et l’expression des uns déclenche l’extinction des autres. Les plus créatifs furent éliminés en premier. Leurs décorations trop colorées et trop visibles rappelaient le bruit d’autrefois. Le goût d’une masse de gens est difficile à définir, mais le dégoût entre deux personnes est très simple à exprimer. L’ego des personnalités dominantes s’occupa du reste. L’ennemi commun n’étant plus, il fallait s’en trouver un autre. Plusieurs personnes ne pouvaient pas vivre au même endroit, alors pourquoi plusieurs idéologies y seraient-elles parvenues ?

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Dorénavant, ces vestiges ne sont que le terrain de jeu des animaux. Ces derniers s’adonnent aux mêmes rituels que les humains qui occupaient les lieux avant eux. Chasse, conquête de territoires et survie. Le chat est devenu l’espèce dominante. Adapté aux anciennes infrastructures humaines et au plaisir de tuer sans le besoin de se nourrir, ils ont su s’organiser et prendre le pouvoir dans cette jungle. Nous n’avons pas d’informations sur ce que sont devenus les réseaux souterrains, les derniers archéologues n’en sont jamais revenus. Ils ont disparu. Sans bruit.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Ordonner la couleur.

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La morosité ne pouvait plus durer. Ils nous ont tout d’abord suggéré d’acheter des mobiliers de couleurs vives. La publicité ne proposait plus que ça. Les transports en commun avaient adopté des lumières teintés, et pour les villes les plus riches, il y avait même de la musique pour accompagner les voyageurs. La couleur devait rendre les esprits plus positifs. Les gens ne devaient plus avoir d’idées noires, donc autant leur retirer la possibilité de le voir partout, le noir. Cette solution semblait être bonne, mais n’allait pas assez vite. L’État prit la main sur les productions et l’importation. Plus personne ne pouvait se procurer une voiture noire, ou même un stylo noir !

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Certains rebelles voyaient d’un très mauvais œil cette réforme, et préféraient l’unité sombre, autrefois populaire. Ils avaient gardé leurs vêtements foncés et les portaient en public ! Mais ceux-là ne comprenaient pas l’idée de cette décision. Pour le bien de tous, nous devions nous séparer de ces couleurs ternes, pour forcer la bonne humeur de notre société, pour commencer à changer profondément nos mentalités ! Et l’État l’a bien compris puisque les gris, les blancs et les beiges ont rejoint le noir au statut de couleur prohibée. L’expression des gouts personnels était toujours possibles, mais sans ces couleurs. Une sorte de liberté orientée.

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Depuis la couleur est devenue la norme. Tout le monde s’y est mis. Et, les jours de pluie, il est quand même plus agréable de voir des parapluies multicolores qu’une armée d’ombrelles noires qui ne faisaient que renforcer la morosité de notre communauté. Des peintres se sont même mis à faire des œuvres du périphérique, puisque les couleurs chatoyantes des automobiles sont, disent-ils, « ce que l’homme a créé de plus lumineux ». Les livres d’histoire évoquent les couleurs interdites sans jamais les montrer. Il serait risqué de retomber dans une période aussi sombre que celles du passé

Photos: Jérôme Sussiau

Texte: Anthony Navale

De la cour au jardin.

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En voyant la moquette, j’ai su que j’allais passer un moment effroyable. Mon père m’y emmenait pour la première fois et déjà le théâtre m’était hostile. Comment allais-je survivre à un endroit qui réunit autant de facteurs allergènes dans un lieu clos ? La moquette avait disparu de chez nous après avoir tenté de me tuer, et je la retrouvais luxueusement installée dans un endroit où je rêvais d’aller. Je serrai la main de mon père un peu plus fort, et décidai d’affronter cet obstacle courageusement. Après tout, mon père n’y était pour rien dans la présence de cette moquette puisqu’il n’était jamais entré dans un théâtre de sa vie. C’est moi qui l’avais supplié de m’y emmener.

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Après avoir survécu au hall d’entrée, je réalisai que le spectacle avait déjà commencé. Toutes les lumières étaient encore allumées et le rideau baissé, mais dans la salle se déroulait une parade burlesque dans un décor irréel. Les premiers rangs se croyaient sur scène et maîtrisaient leur rôle à merveille : celui de ne pas s’assoir trop vite pour qu’on puisse admirer, nous les rangs inférieurs, leurs tenues trop chères et trop inconfortables pour rester assis trop longtemps. J’apercevais assez peu d’enfants, nous étions trois. Une petite fille déguisée comme sa mère au premier rang et un autre garçon accompagné comme moi par son père. C’était rassurant de voir que je n’étais pas le seul à admirer les lieux. Pour tout le monde il était normal d’être dans une grande pièce richement décorée, et ne pas y faire attention. Mettez ces mêmes personnes dans un terrain vague et elles se concentreraient un peu plus sur le décor. Lorsque la lumière s’éteignit, le spectacle me plut encore plus. Celui sur la scène aussi.

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En sortant de la salle, j’oubliais la moquette de l’entrée pour continuer de scruter les spectateurs. Je voulais voir à qui appartenaient les rires et les commentaires entendus pendant la pièce. C’était une pièce très amusante, mais elle pas semblait être nouvelle pour tout le monde. Mon père s’éclipsa aux toilettes me laissant à côté d’un groupe de vieilles dames incroyables. Elles parlaient en même temps, sans s’écouter les unes les autres. Chacune y allait de sa surenchère de commentaires : «Ô mais qu’il était charmant », « Quelle mise en scène audacieuse ! », « Je préférais la programmation précédente… », « Mais complètement ! C’est incroyable ! », « Tu es perdu mon petit ? ». Je les dévisageais tellement qu’à un moment donné je faisais partie de leur groupe. J’ai ri et je suis parti retrouver mon père qui me faisait signe au loin. Cette soirée était la plus réussie de ma vie.

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Désormais mes allergies sont moins graves, mais un nouveau mal me prend lorsque je vais au théâtre. Le lieu me fascine toujours autant, peu importe la salle, mais j’ai le vertige et la nausée. Quand la lumière de la salle est allumée, le bruit m’est insupportable, et lorsque les lumières s’éteignent, c’est pire que le vacarme. On appelle ça le trac apparemment.

Depuis la scène ma concentration est telle que je ne peux plus me délecter des premiers rangs, mais selon mon rôle, je prends toujours un instant en espérant apercevoir le groupe de dames loquaces et la petite fille déguisée de mon enfance. Et avant de monter sur scène, je repense à elles pour lutter contre le trac.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale

Mon amour reste droit.

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C’est la nuit que je le visualise mieux. C’est même à ce moment-là que je le vois parfaitement. Puisqu’il quitte mon souvenir pour s’animer un peu plus et me laisser le contempler. Le reste du temps il est gravé sur ma rétine, je garde sa forme et sa drôle de position en permanence à même mon œil. Comme lorsqu’on regarde directement le soleil et qu’il reste une forme lumineuse à l’intérieur des paupières. Sa silhouette est tout le temps là, dans ma paupière, et contrairement au soleil elle ne s’estompe pas et se ravive même un peu plus la nuit.

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J’étais toute jeune la fois où je l’ai vu. J’étais en vacances en bord de mer. Comme mes parents aimaient changer de destination à chaque fois, je me retrouvais toujours seule au début de nos séjours. Cette fois-là je m’ennuyais terriblement. Il y avait des jeux pour enfant juste à côté du terrain de basket où les plus grands passaient leurs vacances. Je ne comprends toujours pas ce besoin de faire du sport quand on est vacances. Quoiqu’il en soit il était amusant de me tenir en haut du toboggan pour les observer. Ils étaient fascinants. Le sort du monde se jouait là pour eux. Tous les instincts se confrontaient, pour marquer des paniers et montrer aux autres sa supériorité. Via un ballon dans un panier. Une symbolique qui m’échappe, certainement. Le 7ème match du jour n’était pas passionnant, ils étaient tous épuisés par la chaleur et commençaient à se ramollir. Mon intérêt décroissant, je décidai de me pendre par les pieds à l’échelle du toboggan. On s’amuse comme on peut. Et c’est une fois la tête en bas que je l’ai vu. Au milieu de ce groupe de sportifs flasques, il s’est élancé avec vigueur pour marquer un panier. Droit, élégant, précis et fort. Le geste était maîtrisé. Dans ma précipitation pour me redresser et le regarder plus longtemps, je suis tombée. Le temps de me relever et de retirer le sable que j’avais sur moi, il avait disparu. L’avais-je rêvé ? Ma position à l’envers m’avait-elle apporté trop de sang au cerveau? En tout cas le choc avait imprimé son image définitivement puisqu’encore aujourd’hui je le vois partout.

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J’aime me promener en écoutant de la musique pour poser son image dans les endroits les plus variés, que ce soit devant des monuments, à côté d’un groupe d’inconnus ou simplement en levant les yeux au ciel. C’est amusant. Si j’avais retenu l’image d’un vieillard statique, l’effet aurait été moindre… Parfois ça me bouleverse de ne même pas connaître son visage, mais je m’y fais, et me contente de sa présence. Même sans visage je sais que son image ne me quittera jamais.

Photos: Kapstand

Texte: Anthony Navale

Une philosophie de la beauté.

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«La véritable beauté est innée. C’est une beauté universelle: des traits fins sur un visage symétrique pour une personne sans maquillage voire sans coiffure. Rasez la tête d’une belle personne et elle restera belle, malgré l’image que nous avons des cheveux rasés. Car là encore l’image n’est pas réelle. Elle est suggérée. La beauté non. La beauté provoque une émotion en chacun de nous. Nous nous entendons tous à dire d’une personne belle qu’elle l’est. Certains se fourvoient en pensant avoir des goûts bien précis et ne pas trouver la beauté là où tout le monde la voit. Ils confondent Beauté et Goût. Ce qui est beau n’est pas à leur goût, soit, mais cela reste beau. D’autre confondent encore Beauté et Désir. Ceux là sont encore plus dangereux que les goûteux puisqu’ils placent leur désir avant leur capacité de jugement. Leur désir est le prolongement actif de leurs goûts reléguant ainsi la Beauté sur un second plan. Voire pire. »

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« L’Elégance, elle, est acquise. On ne nait pas élégant, on le devient. Là les images, les codes et l’éducation entrent clairement en jeu. L’insolence de la Beauté pourra porter sur son caractère rebelle ou parfois méchant. L’apprivoiser avec l’Elégance relève du défi. Celle ci se compose de manières, de principes et d’attitudes. Il ne suffit pas d’avoir une garde robe fournie pour être élégant. Il ne suffit pas d’être courtois non plus. C’est un mode de vie rigoureux, qui prend soin de soi et des autres. Il inspire le respect puisque les autres connaissent et subissent les mêmes règles! L’élégance passe fondamentalement par le respect. L’élégant sera la personne la plus respectueuse qui soit, en toute circonstance. »

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« La Beauté et l’Elégance ne meurent jamais. Elles s’aident et se complètent avec le temps. Elles subsistent dans les mémoires. Nous en reviendrons aux fondamentaux. Nous nous débarrasserons du superficiel et des dictats. Puisqu’au final, seules la Beauté et l’Elégance ne meurent jamais.»

Photos proposées par: Thierry Cambon

Texte: Anthony Navale

De la construction d’opinion.

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Mes collègues sont idiots. Avec eux tout est voué à rester dans une case, et le summum de l’aboutissement n’est pour eux que leur travail. Comme si, avec toutes les prédispositions que nous avions dès la naissance, la seule chose qui vaille la peine de vivre soit le fait de répéter la même tâche, tous les jours, toute notre vie. Potentiellement, n’importe lequel d’entre nous est capable de créer une fission nucléaire ou écrire un opéra qui arracherait les larmes du dernier des salops. Potentiellement. Mais non, c’est beaucoup plus réconfortant de se cantonner à un rôle prédéfini par quelqu’un d’autre plutôt que de se laisser surprendre par sa propre inspiration. Car finalement c’est ça dont il s’agit. Si vous demandez à n’importe qui s’il souhaite un meilleur travail ou ne pas travailler du tout, la réponse sera positive dans les deux cas. Preuve en est que nos boulots sont à chier, et que les gens s’en contentent malgré tout. C’est idiot.

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La majorité des grues espèrent la même chose, un chantier simple et rapide avec des équipes qui respectent les délais. Je suis différente. J’aurais rêvé être Tour Eiffel ou encore soutenir un pont un tant soit peu esthétique, ou au pire servir sur des chantiers de musées. Mon patron me surnomme «la vedette». Non pas qu’il ait pris conscience de mon talent, mais l’originale sur un chantier a toujours droit à un surnom. Bourré d’ironie cela va sans dire. Mais ses remarques ne détruisent pas ma détermination non. Ce qui la détruit c’est la perception des personnes.

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Que les gens nous regardent c’est une chose. Au mieux un enfant sera ébahi par notre taille, et il peut, mais jamais la fascination n’ira plus loin. Eux aussi sont fermés au principe de «chacun à sa place». Une grue est une grue. Pourtant, ces mêmes personnes sont ébahies par la Tour Eiffel justement. Alors qu’elle ne se déplace même pas! Elle a juste eu le mérite d’être considérée comme une oeuvre. Donc, dites aux gens, et à mes collègues, que telle chose est une oeuvre, et elle le sera. Inversement, telle chose ne le sera jamais, et vous comprendrez mon malheur. Ne peut-on pas reprendre la classification? Ou la garder pour soi? Pourrait-on avoir nos oeuvres bien à nous, même si celles ci sont capables de déplacer des objets de plusieurs tonnes? Et en quoi ne serait-ce pas un art d’être capable d’une telle performance? A partir de maintenant je me considèrerai comme une oeuvre d’art. Capable d’en créer d’autres.

Photos: Monsieur Gac

Texte: Anthony Navale